VIEUX FRÈRE

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Par GJK

J’étais passé lui rendre visite hier dimanche dans son appartement de Beauchery-Saint-Martin. Comme cela m’arrive quelquefois les weekends. Au gré de mes humeurs, au petit bonheur la chance, ou toutes les fois que mes occupations et charges m’en laissent le loisir et m’offrent l’opportunité.

J’ai trouvé François chez lui. Heureusement. Car, je n’avais même pas pris la peine de passer un coup de fil, pour lui annoncer mon arrivée. C’est là justement, une de mes principales qualités : débarquer chez qui j’ai envie de m’inviter sans prévenir.
À vrai dire, j’ai beaucoup de mal à me conformer à cette espèce de protocole « blanc bec » – appelez-le civilité si cela vous chante -, qui impose, sous prétexte qu’on vit en Europe, de prendre toujours rendez-vous, avant « d’aller dire bonjour » à ses amis et connaissances. Même à ses propres enfants, son père, sa mère, ses oncles, ses tantes, ses frères et sœurs etc. Franchement, l’afrodescendant que je suis, le fier nègre que je demeure dans l’âme, ne voit pas pour quelles raisons, on devrait s’embarrasser de tant de précautions inutiles, lorsque que l’on veut faire une belle surprise à un pote, à un « vieux frère » comme on dit, à quelqu’un avec qui on a jadis passé les plus beaux moments de son enfance, partagé ensemble les plaisirs d’ados, tiré à tout vent les 400 coups du vieux temps révolu des « jeunes premiers » et autres « grands viveurs ».

En Afrique où je suis né et où mes premiers cheveux grisonnants ont poussé avant que le destin n’orientent mes pas vers « Poto » le pays des blancs, on se sent bien libre. Libre de se retrouver régulièrement – souvent dans les mêmes endroits fréquentés -, libre de se rendre mutuellement visite et à tout moment, libre d’aller quand on veut et comme on veut, chez n’importe quel de ses parents, amis ou connaissances. Et moins on s’attend à vous voir arriver, plus l’accueil sera chaleureux. Au village, le « kondo ti guënê », le poulet de l’étranger n’est jamais bien loin de la marmite. Il y’a toujours quelque chose de très stimulant dans l’effet de surprise. Alors, s’il advient que vous manquiez votre hôte à qui vous avez entendu faire une belle surprise, tant pis pour lui. C’est lui qui aura perdu, c’est lui qui aura raté une belle occasion de vous recevoir. Et ce sera pour un prochain tour.

J’ai donc débarqué chez François ce dimanche, avec dans ma besace un super « Château des Assoiffés » et un vieux « Clochard Nouveau », deux bouteilles d’une très bonne cuvée. J’arrivais dans l’intention bienveillante, de tenir compagnie à mon « vieux frère », admis depuis un certain temps au club des célibataires dégoûtés de la vie. Son épouse, mère de leurs quatre grands enfants, ayant succombé vertigineusement aux charmes d’un jeune « mario » enchanteur, en a finalement perdu la tête au point d’abandonner le foyer conjugal. Après tout avait-elle lancé en partant « ici en France chacun se cherche. Ce n’est pas François qui s’occupe de moi. D’ailleurs, avec mon boulot d’auxiliaire de vie, je gagne même mieux que son petit salaire de simple professeur des lycées ».

Un coup sec à la sonnerie de l’appartement, et je dus attendre environ cinq minutes avant d’entendre la serrure émettre trois bruits légers. Et quand la porte se fut ouverte enfin, au lieu de François, je fus agréablement surpris de me trouver en face à face avec Maguy, une « vieille » compatriote de nos connaissances communes. Elle était aussi venue rendre visite et souhaiter « bonne fête des pères » à notre cher ami.

Mais curieusement, pendant les deux ou trois minutes qu‘ont duré les échanges de civilités et de courtoisie entre Maguy et moi, François ne leva pas son petit doigt pour me saluer aussi chaleureusement que d’habitude. Il ne manifesta aucun signe de bienveillance à mon égard, n’eut aucun geste d’amitié envers moi. Il restait immobile, enfoncé dans un coin de son canapé, au même endroit où il aime toujours s’asseoir. François paraissait profondément soucieux et avait l’air complètement dépité. On eut dit qu’un déluge de malheurs s’était abattu sur sa maison, et que sa ligne biologique avait disjoncté, le privant du coup de ses principaux organes de réaction spontanée, et de l’éclairage à certains étages de son mental. En tout cas, je ne reconnaissais plus « mon » François. Ni un simple bonjour, ni un petit sourire, moins encore les grandes accolades « tête à tête » comme à chacune de nos rencontres.

La situation me parut aussi insolite que grave. Et même alarmante. Intérieurement, j’ai pensé tout de suite à une dépression nerveuse comme il en arrive assez souvent de ce côté de la méditerranée. J’ai même cru lire un moment sur le visage de mon ami, les symptômes d’un début d’infarctus du myocarde, une idée que seule la sérénité affichée par Maguy – par ailleurs médecin -, me permit d’éloigner rapidement.
Aussi, je m’empressai de faire un tour dans la cuisine de François, question de me soulager de mes deux bouteilles de vin devenues subitement si lourdes, si encombrantes et inopportunes sur le moment. Dans les circonstances ordinaires, je les aurais aussitôt exhibées, et avec François, nous aurions entamé notre fameux refrain des vieux buveurs de vin :

« Chevaliers de la cave ronde
Goutez voir si le vin est bon,
S’il est bon s’il est agréable
J’en boirai jusqu’à mon plaisir
J’en boirai oui ouioui,
J’en boirai non nonnon
J’en boirai jusqu’à mon plaisir… ! »

Que s’est-il donc passé pour que mon ami François se retrouve dans cet état qui m’obligea en lieu et place d’un bon verre de rouge, à me contenter d’un verre d’eau insipide en cet après-midi chaud de l’été ?

Maguy avait a lu et très bien compris toutes les interrogations qui se faufilaient dans ma tête et transparaissaient à travers mon air ahuri. Alors, c’est elle qui s’empressa de me délivrer de mes doutes et interrogations en fournissant quelques explications.

« Quand j’ai sonné à la porte, François ne s’était même pas levé pour m’accueillir. J’ai insisté et essayé de pousser. Heureusement, la porte n’était pas fermée à clef et j’ai aussitôt pénétré. J’ai trouvé François à sa même place, impassible et indifférent à ma présence. Je le croyais malade et lui ai posé des questions pour savoir de quoi il souffrait. Il ne me dit rien sur le champ. J’ai insisté pendant environ dix minutes, avant qu’il ne consente à me répondre qu’il était à la fois triste, dégoûté et en colère contre ses enfants. Il n’arrive pas à comprendre que pour la fête des pères, même pas un seul de ses quatre rejetons, n’ait pensé à lui rendre visite, à lui passer un coup de fil ou à faire n’importe quel geste qui aurait pu lui faire sentir un tant soit peu qu’il était père, et qu’il n’avait pas vécu pour rien sur cette terre des hommes. Il a ainsi parlé, et parlé encore pendant 30 minutes environ. Il regrette d’avoir mis au monde des enfants aussi ingrats, de s’être sacrifié pour les élever dans les meilleures conditions, de les avoir fait venir en France etc. Bref, il ne comprend pas que ses deux filles comme ses deux garçons, en viennent à manquer autant de reconnaissance envers leur géniteur, quel qu’il soit… »

Maguy poursuivit

« Alors, j’ai voulu prendre l’exemple sur moi-même. Je lui ai parlé de ma propre situation, du cas de ma fille et d’un de mes deux garçons. Nés en Afrique, élevés en Afrique, ils ne sont arrivés en France qu’après les premières années de collège. Mais depuis qu’ils ont frotté la cervelle contre celle d’autrui blanc, ils croient qu’ils sont eux même devenus plus blanc que le blanc. J’ai beau leur dire : ne faites jamais comme les autres. N’imitez jamais. Car comment savez-vous si vous n’êtes pas en train d’imiter le démon ? Car celui qui imite le démon dépasse toujours l’exemple de son maître. Alors que celui qui imite le bien n’atteint jamais celui qu’il contemple. Peine perdue. Chaque fois que j’ouvre la bouche pour parler à mes enfants, ils me demandent d’arrêter de les agresser. Ah Poto ! Ainsi, depuis leur fameuse majorité de 18ans, ces deux enfants en question sont partis de la maison. J’ai beau manifesté mon amour maternel, ils ne me le rendent qu’en méchantes monnaies d’indifférence et d’ingratitude. De guerre lasse, j’ai décidé de laisser tomber. Je vis, me console et me remplis pleinement de l’amour que me témoigne mon seul fils, l’aîné des trois, qui m’a donné Dieu merci de beaux petits enfants hyper adorables.

Voilà vieux frère, ce que j’essaie d’expliquer à notre vieux frère François, afin qu’il cesse de se laisser mourir ».

Quand Maguy eut fini, j’ai éclaté d’un fou rire, et me suis mis à sautiller comme un petit garçon. Je fonçai vers la cuisine et en ressortis avec en main, les deux bouteilles de « Clochard nouveau » et de « Château des Assoiffés » que j’avais mis à chambrer entretemps. Je fis sauter les bouchons, remplis trois verres, allumai la télé et me mit à chercher fébrilement sur youtube la chanson « Doless », un tube de Koffi Olomidé qui a bercé notre « folle » jeunesse des années 80. Nous aimions tous les trois danser et fredonner particulièrement cette partie :
« Je voudrais être un poisson et nager dans ton sang. Et faufiler dans ton esprit pour deviner toutes pensées. Dodo la nuit Doless le jour, aucun régime me va si bien… »

Volume à fond, je revins ensuite vers Maguy et François que j’obligeai pratiquement à porter le toast à l’honneur des pères en ce dimanche de leur fête. Personne ne pouvait plus arrêter mon élan, ni me refuser quelque faveur. Cette fois, c’était à mon tour de jouer au fou heureux. Me connaissant, François n’osait broncher tout en me regardant faire. Petit à petit, je le vis se détendre, laisser échapper quelques gouttes de larmes et finalement se lever pour nous rejoindre, Maguy et moi, sur la piste où nous nous étions déjà laissés emporter par cette mélodie de nos 20 ans !

Nous avons dansé et dansé encore. Nous avons bu et bu encore à creuser l’estomac. Toujours très prévenante, Maguy avait déjà envoyé des cuisses de poulet et quelques travers de porc au four. Elle retrouva en plus une petite marmite de célibataire, au fond de laquelle reposait un « yabanda na kourou soussou » mal préparé. Elle le réchauffa en y ajoutant sa petite touche féminine. Quant à la semoule, je m’arrogeai le droit de malaxer. Une fois que le tout fut prêt, nous passâmes à table et fîmes encore quelques « cadavres » de rouge et de champagne.

C’est à ce moment que je choisis d’intervenir et demanda de suspendre tout, pour m’adresser à mon vieux frère François en ces termes.

« Vieux frère, tu aimais ton père ?
François me répondit :
– Oui je l’aimais et j’ai encore des souvenirs très exacts de qui il était. Bien qu’il mourût tôt, alors que j’avais à peine 7 ans. À 50 ans passés aujouird’hui, chaque fois que je pense à lui, je médite en me disant : Si seulement je te pouvais parler, père !
– Ok, aimes-tu tes enfants ?
– Quelle question ? Bien sûr que je les aime. J’ai voué le plus clair de ma vie, et consacré le maximum de mes maigres moyens, à leur assurer une éducation, à leur donner tous les moyens de réussir, à essayer de faire d’eux des femmes et des hommes responsables et capables de se faire eux-mêmes leur place dans la société. Certains y sont parvenus, d’autres non. Mais là n’est pas le problème. Je ne m’explique pas l’ingratitude de la part de ceux qui se réfugient derrière leurs propres échecs, juste pour trouver à tout prix des choses à me reprocher. Comme si cela pouvait les consoler, leur assurer une célébrité, leur faire gagner un honneur quelconque. Ils oublient simplement que j’ai fait ce que j’ai pu pour qu’ils soient ce qu’ils sont. Et si même en tant que père, j’ai posé des actes « criminels », ils devraient plutôt se dire à eux-mêmes, « je n’aimerais pas commettre telles erreurs que mon père a faites dans sa vie. Je lui prendrai telles qualités, et ferai toujours un peu plus là où il a réussi ». Non, on se gonfle, on prend des airs et se fiche des auteurs de sa vie. Voilà là ou j’en suis vieux frère !
– Très bien vieux frère, je comprends mieux maintenant ta situation et les raisons de ta petite dépression. Permets-moi à mon tour de te dire ceci :

Ce que tu vis aujourd’hui, des êtres avant toi l’ont connu. D’autres après toi le vivront. Saches une chose. Tu n’as pas à regretter d’avoir fait ton devoir et tout ton devoir de père. Tu n’as pas à maudire tes enfants. Tu n’as pas non plus à te laisser mourir parce qu’un enfant ne te manifeste aucun amour, aucune reconnaissance. Non. Tu dois résister et vivre, vivre surtout pour celui ou ceux qui t’aiment, pour tes petits enfants que tu sembles chérir. Vieux frère, quoiqu’il arrive, nous conservons sur nos enfants, des avantages certains :

1- C’est toi qui leur as permis de venir au monde et d’exister. Même si au passage tu prenais ton propre plaisir ;
2- Tôt ou tard, tes enfants seront père ou mère. Ils sauront alors ce que supportent un père et une mère, lorsque qu’un fils ou une fille se montre ingrat vis-à-vis d’eux ;
3- Quel honneur, quel bonheur personnel, un enfant a-t-il à tirer à ne pas respecter ses parents, à se montrer indifférent et arrogant à l’égard des auteurs de sa vie ? Honte au fils et à la fille qui ne fait pas mieux que son père ;
4- Sois rassurez vieux frère ! Dans l’ordre normal des choses et avec un peu de chance, tu devrais mourir avant tes enfants. Et la mort arrive toujours quand on s’y attend le moins. Ce jour seulement, ils comprendront ce que c’est que le vide que cause l’absence d’un père. Même s’ils te détestent au plus haut point, même s’ils ont un cœur de pierre, la petite seconde de regret finira par arriver dans leur vie. Et en une seconde, ils auront le temps à la fois, de méditer et de murmurer comme toi aujourd’hui : SI SEULEMENT JE TE POUVAIS PARLER, PÈRE !
Sais-tu,
Quand on perd ses parents on est orphelin.
Quand on perd son conjoint, on est veuf.
Quand on perd un enfant, il n’existe aucun mot pour le dire et cela peut se comprendre.
Tout parent a vocation tôt ou tard  » à faire des orphelins » après avoir « fait des enfants ».
On n’y peut rien.
Comment ne pas comprendre et partager la peine indicible d’un parent encore vivant qui, comme toi aujourd’hui, en est réduit à vivre comme s’il avait déjà perdu tous ses enfants pourtant eux-mêmes bien encore en vie ?
Malheureusement, en ce bas monde, que d’enfants, choisissent volontairement de se comporter en orphelins précoces, pressés qu’ils sont, de « tuer » le père, ne fut-ce que par leurs tristes choix de vivre leur vie en ignorant totalement son existence!

Alors vieux frère, sois père et tais-toi !
Pour la fête des pères, soyons plutôt des fils !
Mangeons et buvons à l’honneur de nos défunts géniteurs ! »

Ainsi s’est poursuivie notre journée de ce dimanche de la fête des pères. Dans une très bonne ambiance entre Maguy, François et moi, trois vieux frères que le passé a réuni pour l’avenir.

GJK- Guy José KOSSA

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