CHRONIQUE DU VILLAGE GUITILITIMÖ : LA REVANCHE DES MAUVAIS PAYEURS

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Par GJK

Ma mammia qu’avais-je donc mangé et bu ce jour ! Quel espèce de chien enragé avait mordu dans ma chair à mon insu la veille – et transmis sa saloperie de virus -, pour que dès le lendemain de bonheur, je me fusse ainsi déchaîné contre ces gens d’ordinaires si réservés, si doux et si pacifiques, ces chers Nzakara, si candides, si fidèles, si loyaux !

Les Nzakara ne m’avaient pourtant ni provoqué, ni rien demandé. Comme à leur habitude, ils vivaient tranquillement chez eux dans leur coin, se préoccupant surtout de travailler, de procréer et de donner chacun à sa progéniture, la meilleure éducation possible. Ils sont en effet aussi adorables que mignons, ces garçons et ces filles qui ont tous hérité de l’éclatante beauté de mes nombreuses sœurs, cousines, tantes et nièces que les Nzakara ont épousé, certains sans rien payer, d’autres à crédit, et la plupart sans jamais avoir liquidé la totalité de la dot qu’ils trainent sans honte sur leur tête et leur épaules depuis des dizaines d’années. C’est d’ailleurs pour cette raison que moi, Guimöwâra, je suis définitivement fâché avec mes beaux-frères, ces faux sultans ou descendants de sultans que j’ai traités sans ménagement de mauvais payeurs et à qui j’ai dit et je redis les yeux dans les yeux que je ne les aime pas. Que je les déteste même, à cause de ce qu’ils savent désormais.

Certains sont d’ailleurs accourus aussitôt me supplier, larmes aux yeux et de petits billets en main. C’est ainsi que j’ai empoché, depuis une semaine, environ 53 euro de reliquat de dot, versé par cinq de ces braves Nzakara à la radinerie ahurissante. Je ne pouvais pas dire non, car on ne refuse jamais l’argent avait déclaré un député centrafricain corrompu jusqu’à la moelle.

Mais je vous assure et d’ailleurs je vous prends tous aujourd’hui à témoin. Depuis que j’ai osé parler publiquement de cette histoire de dot impayée que j’ai réclamée secrètement en vain, c’est à peine si j’arrive à boire de l’eau comme on dit chez nous. Pas un seul jour ne passe depuis, sans que l’on ne veuille me faire payer mon outrecuidance et ravaler ma langue fourchue tout à la fois. Vous avez certainement dû vous en apercevoir.

D’abord à propos des Nzakara qui veulent se prendre pour des Zandé, j’ai fini par percer le mystère. À la base, il y eut un problème de démographie régionale pour cette ethnie, menacée pendant un certain temps de disparition, et qui a réussi à se régénérer, grâce à mes sœurs aussi fécondes que des souris, lesquelles réussirent à sevrer leurs hommes de leur fameux « bapka ». Pour tout dire, les Nzakara étant peu nombreux préféreraient plutôt se fondre dans la masse pléthorique de leurs « parents » des populations Zandé pour ainsi faire nombre. Ce qui est intéressant et donne à sourire, ce sont les raisons invoquées pour expliquer le sous-peuplement Nzakara. Vrai ou faux, l’infertilité chez la plupart des hommes de cette tribu, proviendraient de leur penchant et goût invétéré pour le « bakpa », ce pâté d’arachide salée, qui reste chez eux un mets prisé au point d’être « vénéré », et que tout bon Nzakara qui se respecte trimbale dans son sac avec lui partout, en voyage privé ou en mission officielle.

Et voilà qui va encore aggraver mon cas et me jeter en pâture aux fils de Bandia, Ngoufoulou, Nguézo, Mbali, Balama, Kipa, Nambo, que sais-je encore ! Je l’aurais cherché.

Mais revenons-en à tous ces Nzakara mes beaux-frères, qui ont sérieusement cru que je leur ai déclaré la guerre, et tiennent par conséquent à se défendre en me faisant payer mon effronterie. En attendant, je suis décidé à parler, à dire tout haut tout ce que les Nzakara m’ont fait subir depuis ces derniers jours. Après seulement, je pourrai me décider à rendre mon souffle divin que je n’ai nullement l’intention de rendre, moi qui n’aime rien tant que vivre et profiter de la vie !

Tout à commencer comme un simple jeu – tongana sênguê yé ti nguia -, par les mises en garde très sévères d’un certain Francis, un Monsieur que je regrette aujourd’hui d’avoir toujours pris pour un bon cadet. C’est lui qui le premier, a appelé au soulèvement de tous les jeunes célibataires Nzakara contre ma toute petite personne, moi qu’on confondrait volontiers à un pygmée à cause de ma maudite taille. Ce Francis a fait comprendre à ses frères, que par ma faute, tout le monde sait désormais que les Nzakara sont de très mauvais payeurs de dot. Ce que je continuerai à penser et à dire tant que je n’aurais pas recouvrer toutes ces parts de dot qui me reviennent, et pourraient m’assurer une retraite aussi confortable que paisible.

Au fait, quel parent oserait -il laisser sa fille tomber entre les mains d’un gendre sans s’assurer que ce dernier serait à la hauteur, c’est-à-dire capable de verser la totalité de la traditionnelle dot, laquelle depuis plusieurs années, ne cesse de voir son montant réévalué et « modernisé » plus rapidement que le coût de la vie, au point que ce sont des millions de FCFA que les tantes – surtout elles -, n’hésitent plus à réclamer pour la dot de leur fille, même auprès des prétendants les moins fortunés. Et à défaut de valoir et rapporter ce capital non négligeable, la jeune fille est tenue d’être « productive » pour la famille par tous les moyens. Quitte à multiplier le nombre d’amants de passage, pourvu que son corps, devenu son fonds de commerce, rapporte de l’argent. Vous aurez donc compris l’une des raisons de la grande débauche ambiante, et de la dépravation rapide et excessive des moeurs, des us et coutumes de nos sociétés dites modernes . Bref.

Je n’avais pas encore fini de régler mon problème avec mon « ancien » cadet Francis – puisque j’ai décidé qu’il ne l’est plus -, qu’un grand frère que j’ai de tout temps respecté, m’appelle pour me lancer tout de go : « cadet, c’est moi ton aîné que tu t’es décidé maintenant à provoquer ainsi en te prenant aux Nzakara ? Que t-ai-je donc fait mon petit » ? Cette fois, j’avoue, j’étais face à plus fort que moi. Aussitôt, j’ai crié si fort que mon chat a déguerpi à toute vitesse : « super ancien Maurice, me voici au garde à vous ! ». Pour le reste je ne vous dirais pas plus, car ce n’est pas tout qu’il est bon d’expliquer à tous. Sachez simplement que ce qui me lie à l’aîné Maurice, relève d’un ordre supérieur  à toutes les considérations liées à ces « petites dots » que je réclame et à cause desquelles  maintenant je ne trouve plus à dormir en paix. Tout compte fait, le « Super Ancien Maurice » m’a infligé une amende à la mesure de mon « indiscipline ». J’ai accepté de payer sans broncher, car lui et moi, sommes issus tous les deux de cette école où « il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants ; que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni murmure ; l’autorité qui les donne en est responsable, et la réclamation n’est permise à l’inférieur que lorsqu’il a obéi. ». Je dois néanmoins avouer que pour payer cette amende, je me suis juré de tout faire pour recouvrer les dots qui commencent à rentrer petit à petit depuis que j’ai menacé certains de mes beaux-frères de sortir de leur maison mes sœurs, cousines, tantes ou nièces.

En parlant de menaces, je vous dit que mal m’en a pris. Et c’est de Bamako au Mali que la menace la plus incisive jamais proférée à mon endroit va venir. Mon beau-frère Nicolas, ce sultan sans sultanat, n’a même pas eu peur de moi. Une fois de plus, je sais que je suis petit de taille, lui est deux fois plus grand. Je sais aussi qu’il me dépasse en âge et donc que je suis son cadet. Et pour les gens de ma génération cela a un sens. Mais après tout ! Qui lui a demandé de venir dans ma famille chercher une belle femme à marier. N’est-ce pas lui-même qui a pris ses jambes et compté ses pas pour venir chercher ma sœur chez nous ? Même si je reconnais que contrairement aux autres Nzakara il a bien payé sa dot entièrement, il reste toujours ma part à moi. Est-ce une raison suffisante pour que Nicolas me manque de respect. Tenez ! Ce beau-frère que j’apprécie beaucoup au fond, parce que j’ai réclamé ma quote-part de dot qu’il refuse de me payer depuis des dizaines d’années, ose me demander aujourd’hui à moi, Guimôwara de Guitilitimö fils de mon père, de lui rendre toutes les têtes de cabri que j’ai passé mon temps à manger tous les weekends chez lui à Bamako. Et Dieu seul sait si j’aimais ces têtes de cabris préparées d’une main experte par ma sœur Sylvie, et combien j’en ai mangé ! Nicolas mon « bof », tu as mal bouche deh ! Finalement, j’ai décidé de « laisser pour moi à Dieu » comme aiment à dire tous ceux qui sont généralement en manque d’arguments et n’ont plus rien n’à dire.

Cela étant mes chers amis, en voulant réclamer tous les impayés des dizaines de dots dues à ma famille, mon malheur ne s’arrête plus. Depuis plusieurs jours, une de mes sœurs aînées, ma propre sœur de sang, même père même mère, me rend la vie impossible. Depuis Bangui où elle vit avec sa famille, la voilà qui ne cesse de m’appeler matin- midi- soir pour me traiter de tous les noms d’oiseau. Et elle me demande d’autorité de fermer immédiatement ma grande gueule si je ne veux pas qu’elle me maudisse. Menace à prendre vraiment au sérieux chez nous. Et elle de poursuivre : « Voilà ! À cause de tes bêtises de dot–dot-dot ainsi que de Nzakara mauvais payeurs, mon mari a maintenant décidé de me mettre dehors, moi et mes 7 enfants parce qu’il estime que j’étais venue le trouver seul chef lui. Et s’il met sa menace à exécution, je te préviens, prépares-toi à m’épouser et à t’occuper de moi et de mes enfants pour le reste de ta vie. Incapable ouah ! ». Je ne vous dis pas les gars ! Cette réaction de ma sœur aînée ramené 35 ans en arrière, et donné l’occasion de revivre une scène que vous me permettrez de vous raconter pour finir avec mes « bêtises ».

À cette époque, l’époux d’une de mes cousines, un soldat de 2ème classe très mal élevé, frappait régulièrement sur cette dernière. En tout cas, au moins trois fois par semaine, pour un oui ou pour un non, le couple s’offrait en spectacle public. Le pire, c’est que tout cela se passait chez nous, à l’intérieur de notre concession familiale. Les deux vilains « tourtereaux », étaient en fait logés dans une chambre des dépendances extérieures, que mon père avait destinées aux nombreux parents qu’il aimait recevoir et qui défilaient en permanence par ici. Un jour de saison sèche en plein soleil de midi, rouée de coups par son sauvageon de mari, ma cousine a dû «aboyer » pour réclamer secours pendant plusieurs minutes, tandis que le soldat ivre semblait ne pas être prêt de mettre fin à sa sale besogne. Alors, pris d’une sourde fureur qui l’arracha à sa chaise plus qu’il ne se leva, mon frère aîné fonça vers la chambre fermée, fit tomber la porte d’un coup de pied sec, et sans demander ses restes, écarta ma cousine, et s’occupa d’assener des coups de poing foudroyants au militaire qui finit par s’écraser au sol. Alors, de sa main gauche mon frère réussit à plaquer la tête de sa victime à terre, tandis son poing droit laissait pleuvoir dans la « gueule » du poltron qui criait comme une hyène apeurée et suppliait à son tour. C’est alors que mon frère sentit quelqu’un lui donner plusieurs fois des coups au dos en criant : « fâ lopè ooo, fâ lo pèooo baba ti amolenguè ti mbi là – ne le tue pas ne le tue, ne le tue pas c’est la père de mes enfants c’est le père de mes enfants ne le tue pas, ne le tue pas je ne t’ai pas appelé pour venir le tuer… ». Mon frère n’en croyait pas ses oreilles, moi non plus. Il se dégonfla et sorti aussi furieux qu’il était entré dans la chambre. Plus jamais, personne ne se mêla des problèmes de ce couple.

Cette anecdote, rappelle si besoin en était, qu’en définitive, entre l’homme et la femme, l’époux et son épouse, le père et la mère de famille, entre l’écorce et l’arbre, il faut bien savoir se garder d’introduire son doigt. Mauvais payeurs ou pas, les Nzakara resteront à jamais mes beaux frères et pères de mes neveux et nièces. Je décide donc d’annuler tous les impayés de dot, comme le FMI décide souvent d’annuler les dettes de ces pauvres pays africains chez qui les grandes puissances ont trouvé moyen de déclencher une lutte d’influence sans merci pour la maîtrise des nombreuses richesses naturelles.

GJK-Guy José KOSSA

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