LES ENSEIGNEMENTS DE L’UNIVERSITÉ POPULAIRE DE GUITILITIMÔ (UPG) N°2 : L’ODEUR DE L’ARGENT

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Du sommet d’un monticule raide où il s’était juché, l’unique coq rouge à la crête retombante de la basse-cour appartenant au jeune Kparakongo, n’en finissait pas depuis trente minutes environ, de lancer des coqueriques stridents. Il n’était cependant que deux heures du matin. Ce coq, dira-t-on, avait confondu la lumière de la lune à celle du jour. Il  avait « perdu le nord », et  cela rappelle bien une expression souvent utilisée au village Guitilitimô : « avoir perdu le bon sens et la raison comme un kwalé, – une espèce d’oiseau qui annonce toujours l’aurore – qui s’est trompé de lever du jour ». Ainsi parle-t-on de quelqu’un qui s’est nettement fourvoyé.

Kparakongo quant à lui, n’avait pas perdu le bon sens et la raison comme un kwalé ayant  pris la lumière de la lune pour l’aurore. Il avait tout son esprit, mais pourtant il n’arrivait pas à fermer les yeux, depuis qu’il a retrouvé le kélékpa – lit en bambou – sur lequel il passe ses nuits. La veille au soir, à l’Université Populaire de Guitilitimô (UPG), le vieux Mbi-na-ala Midowa, ainsi que Guimôwarâ-le-Savant, avaient laissé entendre aux étudiants, que la mauvaise éducation des jeunes enfants, ou plutôt le manque d’éducation, qui génèrent des comportements inhumains et anti-sociaux, étaient à la base des mauvaises performances de la RCA sur tous les plans. En effet, si Kparakongo semble comprendre suffisamment ce raisonnement, il tient à savoir par ailleurs, si tous les combattants et leurs chefs, tous les commanditaires de crimes, tous les hommes politiques au pouvoir ou dans « l’opposition », toutes ces personnes dont on parle tous les jours à la radio, seraient dans l’ensemble elles aussi mal éduquées ou sans éducation de base ? Quels intérêts ont-ils à s’agiter et à se battre avec tant de témérité, de ténacité et de cruauté ?

Revenu aujourd’hui de sa modeste bananeraie bien avant tous les autres villageois, Kparakongo, après le repas du soir, était le premier à s’être installé dans l’amphithéâtre de l’UPG, où le rejoignirent bientôt les autres étudiants. A peine le patriarche vieux Mbi-na-ala Midowa, eût-il fait son entrée, que le jeune kparakongo, demanda la permission de poser sa question que voici :

« Kotara, na Baba kètè, après les enseignements d’hier, je n’ai pas pu fermer les yeux de la nuit, et j’ai passé tout mon temps à réfléchir. Aussi je me demande ceci : si demain, nos enfants, les enfants du village Guitilitimô, à qui nous allons nous efforcer d’inculquer toutes les leçons de bonne conduite en famille et en société, venaient à se comporter comme la plupart de nos hommes politiques irresponsables, inconscients et égoïstes, devrions-nous en conclure qu’ils ont reçu une mauvaise éducation, ou pas du tout d’éducation ? »

Le patriarche vieux Mbi-na-ala Midowa, après s’être raclé la gorge comme à son habitude, se mit à enseigner :

« Chers enfants et petits-enfants de Guitilitimô, je voudrais avant tout vous dire que l’eau ne fermente pas sans cause. Et si un poisson a goûté du miel, c’est que la ménagère en avait laissé dans les calebasses. Même les choses étranges ont des causes. Ce que vit notre pays doit avoir plusieurs explications. J’avais parlé d’éducation et je crois que vous aviez tous compris. Mais comme vous le savez, les parents sont certes les auteurs de la vie de leurs enfants, mais ils ne peuvent disposer des cœurs de ceux-ci, c’est-à-dire de leurs pensées. Or des envies naissent dans les cœurs de tout être humain. Prenons aujourd’hui le cas de l’argent qui attire tant ceux qui se battent pour le pouvoir en RCA. Sachez que le village des riches ne manque pas de perroquets et là où les vautours virevoltent, c’est qu’il y a une carcasse. Les richesses et la puissance liées au pouvoir ne laissent pas indifférent. Le poisson qui vit dans l’eau a toujours soif et celui qui a tout, convoite tout. L’argent devient alors comme l’alcool. Au premier verre, on est content comme un gamin. Au second, on se sent fort comme le lion, on est prêt à tout, on croit tout commander. Au troisième, on est comme un cochon, on ne peut que faire des cochonneries. Dès cet instant, prévenir la trahison, débusquer le faux ami, le jaloux parent, le traître avant qu’il inocule son venin est une opération aussi complexe que de nettoyer l’anus d’une hyène. Pour terminer, je vais demander à mon fils Guimowara-le-savant, de vous dire ce qu’écrivait Barthélémy Boganda au sujet de l’argent, et de vous parler de l’histoire d’un vieux blanc qu’il me racontait l’autre jour. »

Sur ce, Guimowara-le-savant prit la parole  et  livra son message que voici :

« Chers fils et filles de Guitilitimô, notre Père Barthélémy Boganda disait dans son journal  POUR SAUVER UN PEUPLE N° 8 paru en 1951 : Quel crime ne dicte pas au cœur des humains, la soif de l’or ? Cela est vrai surtout de nos jours. L’argent est le mobile habituel des activités humaines. Le monde d’aujourd’hui est conduit par le dieu-métal ; le sentiment de l’honneur, le dévouement, l’amour de l’humanité, tout en un mot cède la place à l’argent ; le jugement est faussé par lui ; le sentiment de la justice naturelle est obscurci par lui. Quel est le crime social qui n’a pas été dicté par l’argent ? »

Après ce, Guimowara-le-savant, qui a passé presque toute sa vie d’adulte le nez plongé dans les livres poursuivit ainsi.

« Pour ma part, je crois que le patriarche Mbi-na-ala Midowa, vous a déjà appris l’essentiel à propos de l’argent. Pour conclure l’enseignement de ce soir, je vais vous raconter enfin, l’histoire des dernières volontés d’Alexandre Le Grand, qui fut grand roi au pays des blancs :

Sur le point de mourir, Alexandre convoqua ses généraux et leur communiqua ses dernières volontés, ses trois ultimes exigences :

  1. Que son cercueil soit transporté à bras d’homme par les meilleurs médecins de l’époque.
  2. Que les trésors qu’il avait acquis (argent, or, pierres précieuses…), soient dispersés tout le long du chemin jusqu’à sa tombe, et…
  3. Que ses mains restent à l’air libre se balançant en dehors du cercueil à la vue de tous.

L’un de ses généraux, étonné de ces requêtes insolites, demanda à Alexandre quelles en étaient les raisons ?

Alexandre lui expliqua alors ce qui suit :

  • Je veux que les médecins les plus éminents transportent eux-mêmes mon cercueil pour démontrer ainsi que face à la mort, ils n’ont pas le pouvoir de guérir…
  • Je veux que le sol soit recouvert de mes trésors pour que tous puissent voir que les biens matériels ici acquis, restent ici-bas…
  • Je veux que mes mains se balancent au vent, pour que les gens puissent voir que, les mains vides, nous arrivons dans ce monde et, les mains vides, nous en repartons quand s’épuise pour nous le trésor le plus précieux de tous : le temps…

En mourant, nous n’emportons aucun bien matériel avec nous ».

Juste à ce moment, le chien de Bêka-le-pygmée poussa un grand cri, une brise légère traversa le village Guitilitimô, quelques gouttes de pluie tombèrent, et les étudiants villageois, tous munis de leur lampe tempête, s’en retournèrent chacun dans sa maison sans faire de bruit.

GJK – L’Élève Certifié
De l’École Primaire Tropicale
Et Indigène du Village Guitilitimô
Penseur Social

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