LES ENSEIGNEMENTS DE L’UPG N°4 : LES DESIRS DU PARESSEUX LE TUENT, PARCE QUE SES MAINS REFUSENT DE TRAVAILLER

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Assis à la belle étoile sur leur natte individuelle, Kolabingui, Deganaï,Adama, et Youssoufa – qui venaient de suivre leur premier enseignement de l’Université Populaire de Guitilitimô (UPG) sur le thème « Seule la Terre ne ment pas » -, avaient passé le reste de la nuit jusqu’au petit matin, à discuter âprement du travail. L’on se souvient, ces quatre jeunes combattants sont rentrés au village il y’a à peine quelques jours, après avoir passé plusieurs mois d’aventure banguissoise, à piller, violer, voler et commettre toutes sortes d’exactions. A l’image des dizaines de milliers d’autres miliciens Séléka et Antibalaka, qu’ils avaient réussi à rejoindre entretemps. A deux contre deux pendant leur débat nocturne très houleux, aucun camp jusqu’à l’aube, n’avait réussi toutefois à imposer son point de vue, ou à convaincre l’autre camp. De guerre lasse, tous les quatre jeunes « ex-combattants », se résolurent alors, à porter leurs divergences, à la connaissance et à l’arbitrage du vieux Mbi-na-ala-Midowa, ainsi que Guimowara-le-savant. Les deux éminents professeurs de l’UPG finissaient à peine de s’installer dans l’amphithéâtre de ce haut lieu du savoir villageois, quand Kolabingui prit la parole :

«Kotara na Baba Kètè, mbi bara ala. Au cours de notre débat de cette nuit, personnellement, ma position c’est qu’il n’y a pas de faux métier. Kwa-kwè-kwa, pourvu que j’aie mon argent »

« Même le métier de tueur que tu viens de faire ? S’éleva une voix anonyme visiblement excédée »

« Quant à moi, reprit Adama, j’ai été quand même à l’école jusqu’au CM2. La devise de notre pays place bien « Travail » en dernière position. Je préfère « Dignité ». Et des hommes dignes, j’en ai vus à Bangui. Costume, cravate, chaussures cirées, voiture, villa, argent, belles femmes. Personne ne sait comment ils gagnent leur argent, mais  la dignité est là quand on les voit marcher ! Ce n’est pas comme nous autres villageois à qui vous dites que la terre ne ment jamais !  Alors qui ment ? »

« Ferme ta gueule s’éleva la voix de Kparakongo ! A qui tu parles de la sorte, tu es devenu fou depuis que tu as fait un tour en ville hein ? »

Alors, sereinement, le patriarche vieux Mbi-na-ala-Midowa se mit debout et commença à enseigner : « Chers fils et filles de Guitilitimô, les désirs du paresseux le tuent, parce que ses mains refusent de travailler. J’ai bien entendu les uns et les autres. A Adama et à tous ceux qui pensent comme lui, si c’est ce que vous avez compris, alors moi je dis : aimez le travail, fuyez la dignité, et ne faites pas connaissance avec les chefs et moundjouvouko que vous voulez imiter. Le vrai bonheur est fils de la sueur. Le nom de notre village c’est Guitilitimô : littéralement « cherche avec ta tête ». Autrement traduit, cela signifie, « gagne ta vie au prix de tes efforts ».  On n’obtient rien sans effort. Même mendier exige un effort, car le bras qui demande, s’allonge. Et si tu ne vas pas au champ sous une petite pluie, c’est sous une pluie battante que tu iras quémander de l’igname pilée chez le voisin. Celui qui refuse de se courber se lève toujours les mains vides. La chance aide parfois, le travail lui, aide toujours même si le paresseux appelle chance le succès du travailleur. Alors, remets à demain ton repas, mais non ton travail. Le travail, c’est  la dignité de l’homme. La dignité ce ne sont pas les honneurs, le pouvoir, l’argent, le savoir. La vraie dignité est dans le travail. Qui veut de l’argent, travaille. Oisifs et paresseux n’aiment pas travailler: Pourtant, si ta vieille main ne travaille pas, ta vieille bouche ne mangera pas. Celui qui ne transpire pas lorsqu’il est jeune, mendiera lorsqu’il sera vieux. Tout travail procure l’abondance, mais les paroles en l’air ne mènent qu’à la disette. Celui qui se relâche dans son travail est frère de celui qui détruit. Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Enfin chers enfants de Guitilitimô, retenez ceci : autant des hommes et des femmes honnêtes au pouvoir, ne peuvent réussir leur mission avec des populations qui ne pensent qu’à voler, piller et détruire ; autant un peuple sérieux et travailleur a très peu de chances de s’en sortir avec des dirigeants qui ne pensent qu’à amasser par tous les moyens les biens et l’argent du pays. »

Sans même attendre une seule minute, Guimowara-le-savant, qui avait le nez plongé dans ses écrits, d’un bond se mit debout, et tout excité se mit à lire à haute voix, passant des pages d’un livre aux pages d’un autre livre »

« Or la vérité, c’est la réalité. Et la réalité  centrafricaine (oubanguienne) c’est que pour développer ce pays, le relever sur l’échelle sociale au niveau du monde moderne, il faut plus travailler que parler. Et je considère comme malfaiteur de ce pays et, par conséquent, à écarter, tout homme qui n’ayant aucune activité économique dans le pays vit aux dépens de ceux qui travaillent, en pratiquant la profession de prédicateur de haine, et de destructeur de la société. »(1)

« Il est temps de dissiper l’atmosphère de suspicion et d’inquiétude. Il est temps de supprimer les causes des conflits afin que le pays se développe par le travail, dans l’ordre et la paix, et que tous les citoyens puissent cohabiter pacifiquement et coopérer dans un travail constructif pour le bonheur de tous. »(2)

« voici vingt-trois jours qu’au volant de ma voiture personnelle je parcours toutes les régions de l’est, pour faire comprendre à la population, la nécessité du travail, parce que je n’ai rien à lui apporter, après lui avoir donné ma vie, mon temps, ma liberté, mon argent. Elle le sait »(3)

Le travail c’est LA VOIE DU PROGRES

« Le travail est libre, c’est-à-dire nous sommes libres sur le choix de nos occupations. Mais le travail est nécessaire au développement du pays et à notre bien-être.

C’est par notre travail et notre effort que nous combattrons les préjugés de couleurs.
C’est par le travail et l’effort que nous combattrons la servitude sous toutes ses formes.
C’est par le travail et l’effort que nous combattrons l’injustice.
C’est par le travail et l’effort que nous vaincrons l’ignorance.
C’est par le travail et l’effort que nous vaincrons la misère.
C’est encore par le travail et l’effort que nous défendrons nos intérêts et nos droits,
Notre droit à l’existence,
Notre droit à la liberté,
Notre droit au respect de notre personne dans chaque individu et de notre originalité dans chaque collectivité ou tribu…

Conjuguons tous nos efforts, organisons notre travail et notre vie en fondant des coopératives de consommation et de production…

C’est à nous à fonder notre société centrafricaine (oubanguienne).

Pour fonder une société solide et durable, quatre éléments sont indispensables :

L’élément matériel : c’est le travail
L’élément social : c’est le respect de la personne humaine et du bien du prochain
L’élément intellectuel : c’est l’instruction
L’élément moral : c’est la religion, catholique, protestante ou musulmane.

Lorsqu’il manque à une société un de ces éléments, elle devient de plus en plus boiteuse et finit par tomber : c’est la décadence. »(4)

Boganda ! Barthélemy Boganda ! Les bras levés, l’air grave et triomphant Guimowara-le-savant, la voix tremblotante conclut par ces mots : « Chers filles et fils de Guitilitimô, tout ce que je viens de vous lire, notre Président-Fondateur Barthélémy Boganda, l’a dit et écrit lui-même entre 1951 et 1958, c’est-à-dire avant la proclamation de la RCA. 60 ans passés, sa voix résonne encore comme si c’était hier. Comme s’il  était en train de vivre tous les événements qui se déroulent actuellement dans notre pays ! Je vous dis et je vous le répète : UNITE- DIGNITE et… »

TRA – VAIL !

Comme un seul homme et spontanément, haut et fort, la voix des étudiants villageois, venait de percer le ciel de Guitilitimô. Et il s’ensuivit un long moment de silence, pendant lequel, tous immobile, chacun avait cependant l’impression d’être au septième ciel. L’on pouvait aussi entendre distinctement, l’écho de ce cri collectif poussé avec force et conviction,  parcourir au loin, les forêts, les montagnes et les rivières du village. Puis, par petits groupes ou en famille, les lampes allumées, les villageois sans mot dire, s’en allaient paisiblement rejoindre leur matelas de coton ou leur natte.

GJK – L’Élève Certifié
De l’École Primaire Tropicale
Et Indigène du Village Guitilitimô
Penseur Social

(1)  Enfin, On Décolonise… par B. Boganda page 39
(2)  Enfin, On Décolonise… par B. Boganda page 40
(3)  B. Boganda « Elu de Dieu et des Centrafricains par P. Kalck page 1521)
(4) Boganda Barthélémy, Député de l’Oubangui Chari. Président –Fondateur de la Société Coopérative Oubangui-Lobaye-Lessé B. Boganda, Ecrits et discours J.D. Pénel Page 27

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