HISTOIRES DE COUR COMMUNE

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Par GJK
L’Elève Certifié du Village Guitilitimo-Kouâkembi

Oncle KENGOUGBA alias « KouzKengs », courait tel un dératé, transpirait comme un lépreux, et haletait aussi fort que le chien de chasse de BEKA-Le Pygmée, lors des grandes battues. Il traversa en coup de vent, la grande cour commune que je partageais à l’époque, avec une quinzaine de locataires, pour la plupart des couples de villageois, flanqués chacun, d’une marmaille dont on avait beaucoup de peine à distinguer les plus âgés des plus jeunes. Comme quoi, « la table du pauvre est maigre, mais le lit de la misère est fécond ». Pendant que les autres regardent la coupe du monde à la télé, le pauvre fait le « con » et trouve son bonheur a suivre à la lettre et à appliquer avec « plaijouir », le tout premier précepte du Dieu Créateur : multipliez-vous et remplissez la terre !

Oncle KENGOUGBA dit KouzKengs, était un homme très sympathique, à l’humour naturel, malgré ses plaisanteries quelques fois grinçantes. Un simple bonjour et quelques mots échangés avec lui, vous le rendaient tout de suite très attachant. Mais depuis ces derniers temps, il était sujet à de troubles psychiques. Il faut dire qu’il avait subi de graves traumatismes suite au décès de son épouse, de ses enfants et de la plupart des membres de sa famille, victimes des massacres criminelles de la Séléka et de diverses barbaries des groupes antibalaka.

KouzKengs, courait donc ce jour-là, et au bout de sa course, alla s’enfermer à double tour dans son réduit de célibataire, situé tout au fond de la vaste cour commune. C’est ici que YENGUINZA Le Baron De Guitilitimö, notre bailleur, avait érigé en forme de « U », trois longs bâtiments subdivisés chacun, en six petits « chambre – salon », estampillés des numéros1 à 18, et abusivement appelés « studios ». Pour nous ravitailler en eau presque potable, un puits à donner le vertige, d’une dizaine de mètres de profondeur, avait été creusé au beau milieu de la cour. S’agissant de la cuisine, chacun des locataires devait se débrouiller. Presque tous, nous nous contentions d’un foyer de trois grosses pierres, disposées de manière à supporter les marmites sous lesquels pouvaient brûler des feux de bois. Enfin, et pour les besoins de la cause, se dressait derrière chaque bloc de bâtiment, une cagna construite à l’aide de vieilles tôles trouées. Elle était de forme rectangulaire, mesurait à peine 1m50 de hauteur et 5 m2 de surface. Cette bicoque tenait lieu de salle de bain, et tant pis pour les personnes de grande de taille. La moitié de leur corps, de la tête au nombril, restait le plus souvent à découvert. À moins d’éviter de prendre son bain debout.

D’ailleurs, c’est ainsi qu’une de nos jeunes voisines, une de ces filles aux seins fermes semblables aux avocats non mûrs, une de « ces petites filles aux jupes courtes qui bousillent les ménages des bons pères de famille », une de nos jeunes voisines donc, sans le vouloir et sans y faire attention, allait provoquer une dispute qui avait fini par mal tourner, entre un vieux couple de locataires. Alors que la jeune voisine prenait sa douche en chantant gaiement comme à son habitude, l’épouse du vieux monsieur, surprit son mari, immobile et concentré comme un soldat en faction, toute son attention fixée sur le judas de la fenêtre de leur chambre. Le pauvre était en train de se masturber, se délectant des effets que provoquaient sur lui, les mouvements rotatifs que faisaient sur ses propres seins fermes et nus, les mains aux doigts fins de l’ingénue excitatrice. L’épouse jalouse faillit s’évanouir. Se sentant ainsi trahie, elle piqua une colère de tonnerre, laissa s’abattre sur la tête de son vieux pervers de mari, toute la foudre de sa fureur dont les échos parvinrent simultanément aux oreilles indiscrètes de tous les résidents de la cour commune. Comme cela arrive généralement dans ces cours. Du coup, la « ligue » féminine des locataires, dirigée par une célibataire endurcie et brave prostituée professionnelle blanchie sous le harnais, s’empara de l’affaire autour de laquelle elle fit un grand bruit « inutile », et finit par avoir la peau du vieux pervers, en exigeant que le couple déguerpisse dare-dare des lieux.

Ah les cours communes. Il s’y passe des choses ! Je me souviens du jour où Firmin, un autre locataire, parce qu’il avait entendu crier « fuyez ! les rebelles arrivent ! fuyez ! les rebelles arrivent ! fuyez ! les rebelles arrivent ! », avait déboulé des toilettes où il prenait son bain, et s’était mis à courir en direction du portail, en traversant la grande cour. Nu. Mais vraiment nu comme un ver de terre. Nu comme au premier jour où Dieu le créa. Aussi nu que Adam et Eve, maudits et chassés du Jardin d’Eden après avoir goûté aux doux fruits de la passion. Non seulement il était nu, mais en plus, le savon « mopkakpa » avec lequel il venait sans doute de s’oindre le corps mouillé, s’était transformé en un tapis de mousse blanche et visqueuse, dont il était recouvert de la tête aux pieds. Le spectacle dura une petite minute, le temps pour Firmin d’attraper un pagne en souffrance sur un fil à sécher et de se ceindre les reins. Avant de réaliser que c’était en fait les enfants de la cour qui jouaient aux militaires à l’assaut des rebelles.

Cette scène me rappela une certaine époque où au cri de « ALÈKÈGA AKOLI AKPÈ ! », tous les hommes des quartiers de la zone sud de Bangui devaient détaller sans attendre. Ils prenaient pour la plupart la direction de Zongo, tandis que certains fonçaient à travers champs et forêts en direction de Mbaïki ou Mougoumba. Ils partaient ainsi en masse, afin d’échapper aux razzias criminelles lancées naguère contre eux par les sbires d’un autocrate démocratiquement élu, qui avait décidé d’en finir avec les supposés complices d’un coup d’état manqué ou d’une certaine mutinerie. Aussi, quand ils s’étaient retrouvés en sécurité à Zongo, ces braves messieurs qui avaient pour la plupart occupés de hautes fonctions administratives et politiques dans le pays, s’étaient découverts lamentables dans leur tenue de fuyard. Qui en « kaba », qui une camisole pour chemise, qui sans chaussures, qui encore en pantalon court sans slip etc…Franchement, si la mort ne prenait pas les gens par « lâcho », il y’aurait très peu de chance qu’elle fasse des victimes. Les estropiés, les aveugles, les malades et les vieillards seraient même en tête de course.

Autre chose encore dans cette cour commune où je vivais. Les bicoques « de malheur », servaient en fait et tout à la fois de « vécé » où chacun pouvait « poster ses lettres sans retour ». À cet effet, chaque cagna était pourvue d’un trou d’environ trois mètres de profondeur, à la surface duquel on avait disposé des bois et quelques morceaux de tôles, et ensuite recouvert le tout d’une motte de terre au-dessus de laquelle trônait soit un vieux pneu – c’était plus risqué -, mais généralement une jante de voiture dont le trou servait de « lunette d’approche ». Aussi, pour se soulager, il fallait être un bon viseur, sinon, badaboum et patapouf ! À côté. Mais là où les choses devenaient plus compliquées, c’est quand il avait plu. Il fallait alors dans ces cas, non seulement être un viseur de talent, mais aussi avoir l’agilité d’une antilope. De telle sorte, on pouvait se mettre rapidement de côté, dans le but de ne pas abandonner son derrière aux rejaillissements puants provoqués par les patatras de ses propres déjections. Chose très difficile à éviter en cas de tirs groupés et continus de missiles chargés de matières fécales pétaradantes. Et si d’aventure une diarrhée provoquée par la consommation exagérée de « ngoundja » ou de « coco » dont on se gavait presque tous les jours, venait à vous surprendre, alors qu’un locataire ou une voisine comme celle dont on a parlé plus haut était en train de psalmodier tranquillement ses airs de refrains oubliés en prenant sa douche princière, alors, bonjour les dégâts.

Ouf ! Dire que YENGUINZA Le Baron De Guitilitimö, nous louait à prix d’or ses fameux « studios modernes » érigés dans une concession qui au final, ressemblait, en pire, à la bruyante cour de récréation d’une école préfectorale.

Mais tenez ! Le 28 de chaque mois, notre bailleur et son épouse, une « dame de ferme » à la langue fourchue et aux injures à faire grimacer un cadavre, quittaient leur domicile familial, pourtant situé dans le même quartier, pour venir passer leurs jours et leurs nuits, dans une espèce de chambre de gardien que le bailleur s’était fait construire près du portail en botte de paille, seule issue d’entrée et de sotie de la parcelle. Sous prétexte que pendant ces périodes du mois, il avait spécialement besoin de calme pour prier, le couple pouvait prolonger indéfiniment son séjour. Mais aucun locataire n’était dupe. C’était en réalité pour attendre le versement de l’ensemble des loyers mensuels. Et gare au locataire en retard de quelques heures.

Or, on n’était le 28 du mois, quand on aperçut KouzKengs, courir s’enfermer à double tout dans sa chambre. Il croyait ainsi se protéger du bailleur impitoyable. Cela dura 15 jours, au bout desquels il faillit mourir d’inanition et de ses propres pestilences. YENGUINZA Le Baron De Guitilitimö et sa femme, n’avaient pas bougé une seule seconde. Mieux, c’était devant le studio du locataire insolvable, qu’ils avaient installé leur guérite du soldat. Quant à bout de force, KouzKengs, se décida malgré lui à quitter son refuge, il fut immédiatement conduit au dispensaire Kouâkembi, pour y être hospitalisé et soigné. Aussi, pendant les dix jours de prise en charge du malade, le bailleur et sa femme ne cessèrent de lui rendre visite, l’un le matin, l’autre le soir. Mais que croyez-vous que Monsieur et Madame venaient chercher au dispensaire ? Réclamer non seulement le loyer en retard, mais aussi celui du mois courant qui touchait à sa fin. L’histoire finira malheureusement par la mort de Oncle KENGOUGBA KouzKengs, que l’unique médecin du village n’avait pu sauver.

Et puisque le malheur des uns fait le bonheur des autres, depuis ce jour, tous les autres locataires de la concession – moi compris -, ont commencé à verser les loyers comme bon leur semblait. Un demi mois par ci, un quart de mois par-là, mais jamais la totalité. De telle sorte que chacun des locataires et tous à la fois, avaient accumulé plusieurs mois d’arriérés. D’ailleurs, au moment du calcul de ces retards de loyers, il s’élevait tellement de contestations de mauvaise foi, que YENGUINZA Le Baron De Guitilitimö et sa femme étaient souvent pris de violents maux de tête. Alors, dans ces moments d’incompréhension, ils abandonnaient la partie, repartaient chez eux, mais revenaient toujours à la charge avant d’abandonner de nouveau, repartir puis revenir ainsi de suite.

Le cirque dura plusieurs années. Jusqu’au jour où les égorgeurs de la rébellion Séléka d’abord, et les vandales antibalaka ensuite, firent leur irruption sanguinaire, pillèrent tout ce qui leur tombait sous la main, et mirent le feu aux villages Guitilitimö et Kouâkembi.

Aux dernières nouvelles, YENGUINZA Le Baron De Guitilitimö et son épouse seraient tous deux devenus méconnaissables.

Avez vous ces derniers temps croisé un fou toujours flanqué d’une folle, en train de vous demander, non pas l’aumône, mais de réclamer leurs loyers? Souvenez-vous donc ! Il s’agit sans doute de YENGUINZA Le Baron De Guitilitimö et son épouse.

GJK-Guy José KOSSA
L’Elève Certifié du Village Guitilitimo-Kouâkembi

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