PLAISIRS ET AVENTURES D’AUTREFOIS

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GJK-Guy José KOSSA
L’Élève Certifié du Village Guitilitimö

En ces temps-là, la Centrafrique était aux Centrafricains, et les Centrafricains en Centrafrique étaient comme des poissons dans l’eau. Dans ce beau pays, naguère, l’on était tous heureux de vivre , et on y vivait vraiment heureux. On y vivait en paix, et même si on vivait de peu, on vivait mieux. « Jarre de farine jamais ne s’épuisait, vase d’huile jamais ne se vidait ». Chacun vaquait librement à ses occupations, de même que tout le monde pouvait circuler partout dans la plus grande insouciance du danger. Les Centrafricains aimaient bouger, et ils bougeaient sans cesse. En tout temps, on les voyait aller et venir, fréquenter tous les coins et recoins de tous les quartiers de la ville, mener belle et grande vie, sans craindre « ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole au grand jour, ni la peste qui rôde dans le noir, ni le fléau qui frappe à midi ». Les weekends et jours de fête en particulier, on aurait dit que le Bon Dieu de la Genèse, s’il avait créé les cieux et la terre, le Centrafricain a quant à lui, inventé l’ambiance à gogo et tous les plaisirs d’ici bas.

Ah ! Tous les jours, s’ils eurent été comme ces jours d’autrefois, la RCA n’aurait certainement jamais connu la guerre et le chaos !

Tenez !

Quand s’annonçaient les weekends et jours de fête, c’était toujours l’effervescence générale dans toutes les familles. Les parents s’organisaient à leur manière, les aînés – surtout les aînés ! – s’agitaient de leur côté, tandis que les plus petits dont je faisais partie, se coltinaient toutes les missions et tout le boulot de mise en place impérieuse du dispositif nécessaire au déploiement nocturne de tous ces noctambules impénitents et surexcités : lavage et lustrage des engins à deux roues ; repassage des habits programmés et dressage obligatoire des plis des pantalons ; astiquage des souliers que le cordonnier du coin a entretemps revêtus de fers protecteurs ; retrait chez le tailleur – dont le célèbre « Alta Moda » à Lakouanga – des nouvelles tenues de sortie ou des anciens vêtements soumis au raccommodage ou à la retouche. Et gare au malheureux couturier qui ne s’était pas exécuté ou n’avait pas respecté son rendez-vous. Le ciel lui tombait sur la tête !

Au demeurant, la suite du rituel des weekends et jours fériés était bien connue. Généralement, on partait d’abord les après-midi pour les indispensables séances de photographie, dans des studios photos mythiques tel que « Play Boy » ou « Soleil d’Afrique » à Lakouanga, « Salut les copains » et bien d’autres qui avaient pignon sur rue au KM5. Grâce d’ailleurs aux archives personnelles et autres souvenirs des Centrafricains de ces générations, on peut encore aujourd’hui, revoir de temps en temps et redécouvrir avec plaisir et bonheur, la plupart des images qui immortalisent ainsi, les différents styles et modes d’antan : pantalon alpaga, pantalon « diamètre nguek ou entonnoir », pantalon « yao yao », le tout, taillés et cousus dans des tissus kaki, tergal, jersey, gabardine ou velours, et portés suivant les styles d’époque, « taille normale, taille basse ou haute pince »; quant aux chemises, on se rappellera des fameuses « chemises climatisées », des chemabook et autres « futur papa » ; les souliers, partaient des « talons dame Prince Nico Mbarga », aux « bouts pointus » en passant par toutes sortes de mocassins et autres « baron ».

De leur côté, les femmes s’identifiaient beaucoup plus à travers leurs jolis pagnes auxquels on donnait diverses appellations du genre « Marie a li ngonda », « mon mari est capable », « a so mo samba » etc. C’était aussi la belle époque des robes longues et des jupes « maxi », des « kaba » , des « future mère » ainsi que des incontournables « siriki » ou foulards de tête à la mode, si ce n’est les coiffures « afro », et surtout la très mémorable « bara Dacko » toujours de mise.

Après les passages dans les studios photos, venaient ensuite le tour des séances de cinéma dans différentes salles : New palace, Le Club, REX, Appolo, Etoile etc. Aussi, c’est à force de nous raconter et faire vivre tous les jours tous les différents scénarios des différents films qu’il avait vus, que notre oncle Kengougba alias « Kengs L’homme qu’on peut haïr mais qu’il faut surtout craindre »,  toujours lui, avait fini par m’amener à connaître pratiquement par cœur et sans les avoir visionnés moi-même, les détails des scènes des classiques du cinéma tel que « Les démolisseurs », « Les douze salapords », « Tartarin de Tarascon » et la série des  « James Bond 007 », sans oublier la panoplie des « Django » : Django arrive… Préparez vos cercueils, Django porte sa croix, Avec Django ça va saigner, Django ne prie pas, Le retour de Django, Django tire le premier etc. Dans tous ces films que nous racontait oncle Kengs, il y’avait toujours d’un côté les mauvais « Bandits » et de l’autre côté le bon « Vainqueur » qui finissait toujours victorieux de tous ses combats et duels. De telle sorte pour nous, un film sans « vainqueur » et sans « bandits » n’était pas un vrai film. Et moi, je n’arrêtais pas de snober mes petits camarades en leur faisant croire qu’en plus des films de la salle de cinéma du Centre Jean XXIII, j’avais aussi mes entrées chez « les grands ».

Du reste, c’était souvent les matins de dimanche, au pied du grand manguier qui se dressait dans un coin de la cour, qu’assis autour des paquets de « chouia » ou méchoui de boeuf accompagné de quelques bouteilles de bière Mocaf et super Mocaf qu’ils dégustaient en guise de « dose d’équilibre » disaient-ils, que les yayas, mama-kèttè, baba-kèttè , koya et leurs amis d’alors, aimaient à se retrouver, pour causer ensemble et raconter leurs multiples aventures ou mésaventures du weekend. Je me souviens encore qu’ils parlaient et parlaient beaucoup d’orchestres, de musique, de chansons et de danse.

Il se trouve que, avais-je ainsi appris, juste avant les indépendances jusqu’à la fin des années soixante dix, la Centrafrique comptait effectivement, parmi les pays qui ont le plus fait danser en Afrique. Aujourd’hui encore, de talentueux musiciens et artistes de la chanson de cette époque, mériteraient largement d’être célébrés comme de véritables monuments : Prosper Mayélé dit Prince Mayos, Rodolphe Bekpa alias Maître Beckers, Georges Ferreira, Charlie Perrière, Thierry Yezo, Gabriel Bozo alias Bozins, Dominique Eboma, Docteur Wetch, Aggas Zokoko, Evis Evoko, José Ngoïta, Baron Baki, Enga Risos, Mabuse, Déous Timossa, Mimox, Matalaki, Matata, Kochembok, Lezy, Rosy-Marie Andjikoua pour ne citer que ceux-là parmi les plus célèbres. Ces grands maîtres et demi-dieux de l’époque des mythiques orchestres Centrafrican Jazz, Vibro Succès, Tropical Fiesta, Los Négritos Makembé, Commando Jazz, l’on s’en souviendra encore longtemps,  ont fait vibrer au rythme de leurs chansons et musiques, plusieurs générations de Centrafricains qui ont eu à fréquenter les bars dancing tel que : REX, Dragon rouge, Tara-Tara, Ciel d’Afrique, Escadron Monté, Tchatchatcha, Op Dancing, Choisi, Mbiyé, etc. Pêle-mêle, on pourra citer ici, quelques tubes qui sonnent encore dans les mémoires comme de véritables chefs-d’œuvre : Retour ti Wetch, Marie ali ngonda, Marie a kiri na congé, Rendez-vous ti samedi, Claudine 16 ans, Vibrette denda, mama zia ti déba na mbi, lézine, famille ti zing zong, samba ti mahourou, nda ti mbanda ni gnè, faux jugement, Passi ti lamoulou, gouéngo ti mbi la, Lézine, assomo samba, malinga malinga etc. Bref, tout ce patrimoine et ce trésor culturel de notre pays mériterait d’être revalorisé.

Ainsi, l’enfant que j’étais, suivais avec beaucoup d’attention ces causeries des grandes personnes grâce auxquelles j’ai appris, beaucoup appris et compris bien de choses. Mais il m’arrivait très souvent, d’avoir l’impression que les yayas, mama-kèttè, baba-kèttè , koya et leurs amis, se sentaient gênés en ma présence, dès qu’il s’agissait de raconter certaines séquences de leurs sortie du samedi. Alors, ils s’arrangeaient pendant ces moments, à m’éloigner discrètement, en m’envoyant par exemple faire des commissions qui visiblement, n’avaient  ni tête ni queue et donc ne se justifiaient pas. Malgré tout, j’obtempérais et partais poliment faire la commission, en me dépêchant de revenir reprendre ma place afin de  ne pas perdre  le fil des « feuilletons ». Malheureusement, on m’éloignait encore et encore, toujours de plus en plus loin,  régulièrement et subrepticement. De telle sorte que  je commençais à avoir le sentiment de plus en plus fort d’être blâmé et de subir des censures par rapport aux comptes-rendus ou causeries du dimanche. Tout cela  me semblait bizarre sans pour autant m’inquiéter. Mais comme on le dit, « quand ça va pourrir, on va sentir ! ».

Et voici qu’un dimanche de causerie comme d’habitude, une de ces odeurs allait  empester l’atmosphère de notre quartier. Une « meute » d’une dizaine de femmes d’un certain âge, protégées par un trio de garçons aux muscles saillants, fit irruption dans notre concession sans prendre la peine de s’annoncer. Les « assaillants », cris et injures à la bouche, entreprirent immédiatement d’encercler le groupe que formaient ce jour les yayas, mama-kèttè, baba-kèttè , koya et leurs amis. Aussitôt, du salon où je me trouvais, je m’approchai des fenêtres ouvertes et commençai à suivre attentivement cette scène incongrue. Au premier coup d’oeil, je m’aperçus de suite, que deux des femmes arrivées, étaient en train de pousser et d’obliger l’une des « grandes sœurs » du quartier auprès de qui je remplissais régulièrement des « missions secrètes », et lui demandaient d’avancer vers le groupe des personnes restées figées sur leurs chaise, visiblement tétanisées et momifiées,  et donc incapables de prononcer le moindre mot. Et les deux femmes proféraient des menaces à la limite de l’obscénité, elles vociféraient en lançant entre autres : fâ- lo, fâ-lo, fâ zo ni so a sara mbana so, fâ-lo, lasso lokè fâ mbiani na i koué si lokè molènguè ti koli ! Montres-le, montre-le, montre-nous la personne qui a fait ça, aujourd’hui, il doit nous prouver s’il est un garçon !

Et ça parlait, ça criait, ça hurlait de plus belle et insultait dans tous les sens.

La fille, son baluchon en mains, avança ; elle avança encore et avança de nouveau. Et elle avança une dernière fois avant de s’immobiliser d’un seul coup. Un silence se fit le temps d’un clin d’oeil. Et quand elle s’avança cette fois, ce fut définitivement en direction de l’oncle Kengougba alias « Kengs L’homme qu’on peut haïr mais qu’il faut surtout craindre », toujours lui et encore lui!  La fille leva son bras tout tremblant et pointa  timidement son doigt vers Kengs. Alors, une clameur s’éleva et monta d’un cran, tandis que les injures redoublèrent d’intensité. Cependant, malgré tout ce brouhaha et  toutes les menaces proférées, personne n’osait porter la main sur Kengs qui lui,  était resté de marbre, et le regard impassible.

Plusieurs heures s’étaient écoulées entretemps, et le calme  s’installa grâce à la sage intervention de mon père.  C’est ainsi qu’on allait comprendre et réaliser le fond de l’affaire :  oncle Kengs, polygame de 22 ans et père d’une progéniture déjà assez « éloquente »,  qu’il avait laissée au village pour venir à Bangui continuer ses études en classe de troisième, venait en effet de « voler » à une  jeune fille sa virginité, avec en prime un enfant en gestation.

Ah ! Les grandes dragues du samedi et les petits bonheurs des weekends d’autrefois, devenaient ainsi de grandes aventures ou mésaventures de toute une vie.

Et ce n’était pas pas fini s’il vous plaît !

Depuis le jour où une fille entra dans notre maison en « mariage forcé » par la  faute de l’oncle Kengs, quelque chose,  comme une sorte d’épidémie, se mit à se propager de maison en maison et bientôt gagna tout le quartier et ses environs. Il ne se passait plus un seul jour, une semaine ou un mois, sans qu’on assista aux mêmes scénarii : une fille d’une maison voisine, baluchon en mains et accompagnée de ses vieilles tantes – toujours des tantes – et encadrées de deux ou trois de ses plus robustes cousins ou oncles souvent chômeurs, se voyait obligée,  de franchir le seuil d’une concession parce qu’il venait de se passer  quelque part, la même chose qui s’était  passé dans le cas de l’oncle  Kengs.

Et au bout d’une année dans notre quartier, on se rendit compte que les « tirs croisés » ont fini par provoquer des déménagements-emménagements dans tous les sens, entraînant de ce fait, la recomposition de nombreuses familles, avec au bout du rouleau, l’obligation pour les parents, de revenir à de meilleurs sentiments et de fumer le calumet de la paix entre les  membres des familles « atteintes ». Car en effet, quels parents allaient-ils avoir le courage en fin de compte, d’accuser quels autres parents et de quoi, dès lors qu’ils étaient tous conscients que ce qu’ils allaient reprocher aux jeunes gens des autres maisons, c’était ce qu’avaient provoqué certainement ailleurs, les jeunes gens de leur propre maison. Chez nous par exemple, j’ai vu ainsi partir une à une mes cousines, et  presque dans le même temps, elles furent numériquement remplacées par mes anciennes « grandes sœurs » du quartier, devenues du jour au lendemain mes nouvelles « tantines »,  sans savoir exactement ce que regorgeait ce vocable nouveau de « tantine » qu’on entendait désormais çà et là, partout dans le quartier.

En définitive, beaucoup de relations entre des couples de cette époque, se sont nouées de cette manière. Certains se concrétisèrent par des mariages, et il m’arrive de temps en temps encore aujourd’hui, d’apprendre que ces «  aventuriers »  d’un samedi , sont devenus des aventuriers de toute une vie commune  qui dure encore   et c’est tant mieux. Tout ceci est vraiment merveilleux, surtout quant on sait en plus que tout cela se faisait naturellement, sans considération de statut social des parents, d’ethnie, de région, de religion, de parti politique, de couleur de peau et que sais-je encore !

En somme, c’était  aussi cela le vrai vivre ensemble, le véritable socle et le plus solide fondement de ce que l’on appelle aujourd’hui « cohésion sociale ».

Mais ça, c’était avant. De nos jours, il n’est pas rare de constater que c’est la  fille elle-même qui décide un jour, de prendre elle-même ses affaires, de quitter son domicile familial, pour aller s’installer de gré ou de force chez son petit copain qui ne lui a d’ailleurs rien demandé. La « belle famille » surprise, n’aura d’autres choix que retenir son souffle. Et un autre jour, cette même fille, pour une raison ou une autre, va décider elle-même  de revenir  comme elle partie, chez ses propres parents – souvent un bébé entre les bras -, sans que ceux-ci ne puisse avoir le courage de poser la moindre question, de peur de se voir traité de tous les noms d’oiseaux et  privés « d’eau et de pain ». C’est  dire qu’un mauvais vent a vraiment soufflé sur cette république !

Que Dieu bénisse la RCA.

GJK-Guy José KOSSA
L’Élève Certifié du Village Guitilitimö

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