Vos plumes

LE JOGGER SUICIDAIRE

C’était un soir d’avril 2021. J’étais seul affalé dans le canapé au salon pianotant sur mon téléphone. La maison était silencieuse. Mon téléphone me signala un nouveau message Whatsapp. Il avait été envoyé dans un des groupes dont j’étais membre. L’un de ceux dédié à des activités sportives hebdomadaires. Il émanait d’un des administrateurs et invitait les volontaires à le rejoindre pour courir samedi matin. Juste 13 km ! Cerise sur le gâteau, ce cross avait pour piste les hauteurs de la colline de Bazoubangui qui surplombe la ville de Bangui !
J’ai candidement demandé si les apprentis athlètes de “niveau débutant » étaient acceptés. Cela faisait, en effet, une éternité que je n’avais pas couru. Une amie me répondra, une demi-heure plus tard, qu’il n’y avait pas que des marathoniens dans le groupe. Je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Je serai donc en bonne compagnie. Je confirmai alors ma présence.
Me voici, le samedi matin, la bouche en cœur, en bon bantou inconscient, tout chaud, tout flamme, pour aller courir avec des amis. Nous étions près d’une dizaine à avoir répondu présents au point de retrouvailles. Certains étaient des habitués. La majorité, en fait. Une amie me dira que j’étais courageux de reprendre le footing directement sur une pareille distance. J’aurais dû prêter plus d’attention à ses propos…
Nous commençâmes à courir. Le peloton s’étira très rapidement. Nous étions deux, une jeune femme et moi, à fermer le peloton. Les premières centaines de mètres semblaient aisées. Nous étions dans les conditions d’un véritable cross-country. Il fallait nous voir escalader des buttes, enjamber des branches ou des troncs d’arbres tombés, courir sur des pierres, des roches glissantes… Une véritable course au sein de dame nature !
Puis, mes poumons commencèrent au fil de la distance, à me rappeler que j’étais un tantinet bien présomptueux. Et que ce jogging était tout sauf une balade de santé ! Toute honte bue, à bout de souffle, je me mis à marcher car ne pouvant plus tenir. Même trottiner me demandait des efforts herculéens.
Ma “binôme“ m’avait lâché. Je vis sa silhouette s’estomper petit à petit dans le paysage. Je me retrouvais tout seul en pleine forêt. Je commençais à me demander ce qui avait bien pu me passer par l’esprit. J’étais trop loin pour prétendre faire demi-tour. Il aurait pour cela encore fallu que je puisse retrouver le chemin.
Puis je vis l’un des membres du groupe revenir en courant sur ses pas. Il avait constaté qu’il y avait un trainard. Il n’était en effet pas conseillé de circuler seul dans la colline. C’était un militaire. Pour lui, ce genre de course relevait de la routine.
Il m’encouragea gentiment tout en sautillant à mes côtés. Piqué dans mon orgueil, je repris la course. Il me devança car mon rythme était plutôt lent pour lui. Mais il ne cessait de me surveiller pour s’assurer que je n’étais pas complètement coupé du reste du groupe.
Au fil des kilomètres, il s’avéra que je n’étais pas le seul à alterner course et marche. Mais tout de même le plus lent.
Il fallait me voir monologuer intérieurement, tout en courant : « Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Mais à quoi pensais-tu LP quand tu as répondu présent à cette tentative de suicide ? Seigneur… Parviendrais-je à tenir sur mes deux jambes jusqu’au bout ? »
Le temps, à mon grand désespoir, semblait tourner au ralenti. C’est l’impression que j’avais. Pester contre mon inconscience n’y changeait rien. Je devais assumer les conséquences de ma décision plus qu’irréfléchie. Rebrousser chemin était impensable. C’était de l’ordre de l’impossibilité. J’étais condamné à aller de l’avant, à continuer. C’était la seule porte de sortie.
Heureusement qu’il y avait toujours quelqu’un pour m’encourager quand je semblais fléchir.
Sur ce point, les amis ont assuré. Ils étaient quelques-uns, surtout le fameux militaire, à se relayer pour s’assurer que je tenais le coup.
J’ai achevé ma course avec près d’une heure de retard sur les premiers !
Les autres avaient eu le temps de récupérer, de se rafraîchir le gosier avant de me voir arriver, avec quand-même près d’une dizaine de minutes de retard sur ceux qui me précédaient.
Vous conviendrez avec moi que question auto-torture on ne fait pas mieux !
Mon amie Aissata, à qui je raconterai mon infortune me demandera : « Frère ! Qu’est ce qui t’a pris ??!! »
J’ai survécu. C’est l’essentiel.

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