DOULEURS MUETTES

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Par GJK

Tout centrafricain est un traumatisé de guerre. On peut ajouter « qui s’ignore » ou non. Mais cela ne change rien à cette vérité cruelle : le Centrafricain d’ici ou d’ailleurs est un homme, une femme, un enfant, un vieillard TRAU – MA – TI-SÉ. Et s’il ne l’est point, c’est un Centrafricain déjà enterré. Mort et enterré. Définitivement. Il n’y a que le Centrafricain qui ne vit plus, pour ne plus souffrir de traumatisme. Autrement dit, tout Centrafricain vivant et qui n’est pas traumatisé, a cessé d’être un humain. C’est un mort-vivant. Un épouvantail sorti des ombres. Un pur fantôme.

Dans le jargon des spécialistes, le Syndrome Post-Traumatique causé par le Stress ou SPTS, est un mal qui affecte non seulement les combattants et guerriers, mais également, toute personne témoin ou victime d’événements extrêmement terrifiants, tragiques ou traumatisants. Comme les attaques criminelles de Fatima, les tueries de masse dans les provinces, les viols, les tortures, les enlèvements etc. Le SPTS a des effets dévastateurs sur les individus ainsi que des répercussions néfastes sur leurs familles et leurs communautés. Il est souvent accompagné d’une variété de symptômes : insomnie, retours intenses et horribles sur des scènes de combat à haut degré de stress, dépression, et difficulté à avoir des relations normales avec ses proches, ses amis, sa famille, son conjoint…

Cela dit, est-il encore besoin de chercher à démontrer ici, en quoi nous sommes un peuple de traumatisés ?

Atteint ou non personnellement dans son intégrité physique, quel Centrafricain de chair, de sang et d’esprit, est capable aujourd’hui de se vanter d’être resté ou sorti indemne, de cette crise insoluble, née on ne sait plus quand et pourquoi, cette crise apparemment programmée pour ne pas trouver un épilogue heureux ni de notre vivant, ni du vivant de nos enfants, et peut-être même de nos petits-enfants ?

Qui peut se réjouir aujourd’hui de n’avoir pas versé de larmes – s’il ne continue pas d’en verser -, à cause de tous ses biens détruits, des opportunités étouffées, des parents, des amis, des connaissances froidement assassinés, sans compter ceux qui sont condamnés à mourir de leurs blessures ou handicaps ?

Qui aimerait vivre toute sa vie dans un pays où les enfants naissent et grandissent sous les tirs pétaradants et les détonations incessantes d’armes à feu, le tohu-bohu continuel des déménagements, des exils et des sauve-qui-peut réguliers?

Quel avenir dans un pays où l’instruction et la morale ont disparu, l’école définitivement morte ?

Quel est cet état où un chef des bandits se proclame et prouve, qu’il est l’égal du Président de la République sinon son supérieur ; le ministre rampe en permanence pour supplier les « dieux de Boy Rabe » afin de ne pas perdre son poste ; la Haute Autorité chargée de la Bonne Gouvernance tremblote en tout temps et choisit de fermer les oreilles et les yeux à toutes plaintes, pour ne pas avoir à connaître des dossiers de corruption des dirigeants ; le général commande au juge ; l’intellectuel se dénude pour un bout de pain et se transforme en analphabète de la servilité alimentaire, tandis l’analphabète assis aux bords de la mangeoire supplante l’intellectuel ?

Cela dit, ne sommes-nous point un peuple de traumatisés ?

« Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés … Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse…Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme »

Tous autant que nous sommes, vivons avec notre traumatisme. Soit, nous le subissons, soit nous nous défendons.

Moi je suis un traumatisé et je n’ai pas honte de le dire. Mais un traumatisé conscient de son traumatisme, qui écrit, parle aux autres et refuse de mourir, vaut mieux que tous ces traumatisés contraints de s’enrichir sur les cadavres des autres et de se nourrir du sang des victimes. Ces traumatisés qui malgré toutes les richesses et tous les biens qu’ils ne cessent d’amasser, manquent cruellement de paix intérieure, ont perdu le sommeil et le sens du vrai bonheur. Car dans tous les cas, « il y a une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères. »

Comme tous ceux qui ont décidé de faire entendre leur voix, je suis un traumatisé qui a choisi de soigner son traumatisme par la plume et non par les armes. Et toutes les fois que j’écris, ce n’est point pour attirer l ’attention sur ma petite personne et rien ne m’oblige à le faire. Mais pendant que j’ai la chance de m’exprimer ainsi, d’être lu et de pouvoir échanger mes idées avec des centaines de personnes dans le monde, combien de compatriotes partout en Centrafrique ou à l’extérieur, sont en train de déprimés dans leurs cases, leurs villas cossues ou leurs appartements, dans les rues, à l’hôpital ou encore dans les transports ?

Combien de Centrafricains sont morts, et combien sont en train de mourir en silence des suites de traumatismes causés par cette grave crise qui n’en finit pas d’être oubliée ?

Imaginez simplement cet honnête fonctionnaire ou commerçant, père d’une grande famille de plusieurs enfants. Qui a travaillé toute sa vie et vient de terminer sa modeste maison. Une maison dans laquelle malheureusement il n’habitera même pas un seul jour, parce qu’il a fallu fuir son quartier, sa province, son lieu d’affectation. “Oeuvre de tant de jours de en un jour effacé” a-t-on envie de soupirer;

Voyez le cas de cette pauvre veuve et tous ses orphelins, dont l’unique héritage laissé par le père à sa mort, est une grande villa située dans un quartier des plus nantis de Bangui. Et voilà qu’un triste matin, ce bien leur fut arraché de force et devient tour à tour la propriété des généraux Séléka et des généraux FACA. Maintenant on ne sait plus quel « dieu et seigneur » habite la maison. Toujours est-il, on ne sait pas quelle alchimie, ce dernier est capable de brandir un titre foncier de ce bien en son nom. Malgré toutes les démarches administratives, rien n’y fait. Même les juges et les avocats préfèrent conseiller à la veuve et aux orphelins d’attendre quand le pays sera redevenu normal…ouf ;

Que dire de cette dame obligée de racheter à coup de millions de CFA sa propre maison complètement détériorée, entre les mains d’un grand bandit qui malgré tout, revient chaque mois réclamer « un loyer » ou des « frais de garde » ?

Et elles sont des milliers aujourd’hui en Centrafrique, toutes ces personnes qu’on peut voir en train de parler et d’errer seules dans les rues comme des âmes en peine, sans savoir où elles vont, ce qu’elles font, que vont-elles manger, où elles passeront la nuit. Il y’a aussi ceux qui du matin au soir traînent du matin au soir, préfèrent être complètement ivres pour fuir ou supporter leur triste sort. En attendant leur dernier jour sur terre. Et l’on se demande ce qui leur est arrivé.

Devrait-on encore chercher à savoir si ce sont là toutes, des victimes et traumatisés de guerre ?

Que dire alors du cas des survivants des attaques criminelles de Fatima, de Bambari, Pahoua, Bangassou, KagaBandoro etc. Combien de personnes ne dorment plus, mangent et boivent à peine, et sont en plus privés de soin en attendant la fin ? Des aveugles, des sourds, des muets, des manchots, des estropiés etc combien d’infirmes de guerre compte-t-on à travers la République ? Faut-il encore parler de ces veufs, veuves et orphelins par milliers ?

Face à tous ces drames, avons-nous simplement le droit de demander ce qu’a fait concrètement l’état centrafricain à ce jour ? Un recensement des victimes, une simple carte attestant du statut de victime de guerre, quelques réunions par-ci, par-là, ne demandent certainement pas autant de milliards volés dans les caisses de l’État, ou dépensés dans les fêtes et autres manifestations de plaisir. Ce sont là pourtant des gestes et des actes qui peuvent apaiser les esprits, et produire des effets bénéfiques sur la santé mentale des personnes affectées.

Encore une fois, je suis un traumatisé comme tous ceux qui écrivent pour soigner leur traumatisme parce qu’ils ont décidé de ne pas garder le silence, de ne pas mourir en ayant fermé la bouche. J’ai décidé de prendre la plume et non les armes. Et si à partir de ce que j’écris et je crie, il se trouve des dirigeants pour penser aux traumatisés de guerre, alors, j’aurais joué un petit rôle quelque part.

Quoiqu’il en soit, j’ai choisi d’être la voix des sans voix, celui qui entend parler au nom de ceux qui ne peuvent pas parler.« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouches. Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

Chers dirigeants,
Bien des silences sont des immenses cris de de douleurs
Les douleurs muettes sont de grandes douleurs.
Et les grandes douleurs sont muettes.

GJK-Guy José KOSSA

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