REPORTAGE : LE VILLAGE DE LIWA A 10 KM DE BAMBARI

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Les derniers survivants de la caravane de la violence

Depuis le siège de la Centrafrique par les selekas en 2012 jusqu’à ce jour, aucune ville, aucune commune, aucun village n’est épargné par les violences et les exactions. Les villageois impotents, ne peuvent se défendre. Pris en étau, entre les groupes armés anti-balles AK, d’un côté et les selekas de l’autre, les villages se vident. Ce cauchemar n’a pas échappé pas au village de Liwa, à environ 10 km de Bambari, ville base et capitale des selekas. Cette région paie un lourd tribut de leur présence et des conséquences de cette véhémence communautaire.

Liwa incendiée, victime de règlement de compte ou de la loi de Talion

Après les violences de Boguila, de Bouca, de Dékoa, du village de Dissikou à Kaga-Bandoro, les violences se sont déplacées dans la région de la Ouaka depuis l’installation des sélékas. A l’entrée du village de Liwa, ce jour du 11 juin 2014, un paysage infernal, peint de désolation, se dévoile devant le regard de l’équipe de MSF présente dans la région de la Ouaka. Un enfant apeuré, triste, embusqué derrière une touffe d’herbes, sort, les mains croisées sur la tête, le regard hagard, désemparé, perdu dans l’océan de ses larmes et se demande ce qui se passe.

La veille, 10 juin, des maisons de son village ont été incendiées volontairement par les selekas pour se venger de deux victimes qui se rendaient à moto à Alindao. « Seul le conducteur de la moto a pu avoir la vie sauve. Mais les assaillants l’ont passé à tabac et lui ont pris tout l’argent qu’il avait sur lui », a affirmé au RJDH/Centrafrique, le capitaine Ahmed Midiade Ibrahim, porte-parole de l’Etat-major des Séléka installé à Bambari. Celui-ci accuse les éléments des anti-Balles AK d’être à l’origine de ces meurtres. D’après le porte-parole, la première victime serait une mère de onze enfants.

Or, beaucoup d’observateurs habitants Bambari ont remarqué depuis l’installation de la base des seleka à Bambari que les peulhs de la commune de Ouroun Djafoun, commettent les tueries et les exactions sur les populations civiles à Bambari et ses environs. Des initiatives sont prises pour le moment pour intenter une action en justice contre leur maire.

En entrant dans ce village, des odeurs d’objets calcinés, de brûlis envahissent l’odorat de cette équipe de MSF et des forces internationales venues s’informer, constater l’ampleur de ces violences et tueries et chercher à restaurer le calme. Les habitants sont terrés dans la brousse environnante. Quelques-uns sortent timidement de leur cachette pour témoigner, raconter l’horreur et les cris et les pleurs des enfants. Des personnes âgées ne peuvent s’enfuir. Des crépitements des kalachnikovs assourdissent le tympan. La surprise est totale. La panique enveloppe le village. Les femmes tentent de protéger leurs enfants en les emmenant loin derrière les maisons.  Toute la population a passé la nuit dans la brousse. Tout le village est en flamme et en fumée. La grande rue du village est animée que par le vrombissement des motos et des 4×4. Le temps devient long. Au moins 160 maisons ont été complètement détruites, et 12 personnes tuées. Des villageois affirment que les victimes ont été brûlées vives.

Un vent se lève. La poussière couleur rouge latéritique colle à la peau en sueur en cette saison chaude. Ce vent qui déplace les feuilles mortes tombées des arbres, les pailles sèches et les cendres des maisons incendiées la veille, dégagent une odeur d’atrocité vécue par les habitants de ce gros village auparavant paisible. Les derniers animaux domestiques vont et viennent ; gambadent insouciants. Les poules picorent, battent des ailes et appellent leurs petits, les poussins. Mais les vivants terrifiés, enkylosé pleurent, gesticulent et tentent de reprendre courage devant cette infamie innommable.

Dans cette atmosphère l’équipe des MSF parvient à parler, à consoler les survivants, de soigner les blessés. Luigi Pandolfi, coordinateur de projet MSF, consterné par le degré de violence organisée perpétrée par des groupes armés à l’encontre de civils dans les provinces de Bambari, Grimari et dans la région, déclarera : « lors de nos activités médicales et de l’évacuation des blessés de Liwa, j’ai vu les corps carbonisés de 3 adultes et 1 enfant, brûlés dans leur maison au cours de l’attaque »

Cette violence, ces exactions, ces assassinats et vengeances incendiaires, ont eu lieu ces dernières semaines, dans plusieurs villages, notamment Bakala, Yabita et Lakanja situés dans les provinces de Grimari et Bambari, ont été en partie ou complètement brûlés, a constaté le coordinateur de MSF. Pour beaucoup d’habitants, les peulhs armés de flèches appelés communément anti-zaraguina (les archers) incendient les habitations et poursuivent les pauvres paysans dans les champs pour les assassiner et pour brûler leurs cultures, leurs champs. La majorité des habitants n’ont pas eu d’autres choix que de fuir en brousse, après avoir perdu l’essentiel de leurs biens, leurs semences et leurs outils agricoles. 

C’est ainsi que des initiatives et des voix se lèvent pour que ces actes ne demeurent pas impunis. Dans le même sillage, les autorités de transition centrafricaines ont demandé à la Cour Pénale Internationale de se saisir de la situation qui prévaut dans leur pays. La lettre de renvoi est datée de fin mai, mais la procureure de la Cour n’a annoncé son existence que ce jeudi 12 juin 2014. Cette demande devrait permettre d’accélérer de quelques mois les délais d’ouverture d’une enquête.

Je ne veux plus vivre pour voir ces violences

A Liwa, en posant un regard, à gauche, un regard à droite de la grande rue qui traverse le village, l’observateur se heurte aux murs de maisons calcinées, aux charpentes écroulées sous la chaleur du feu. Ici, des matelas en coton, encore incandescents. Là, des chaises, des habits, des ustensiles de cuisines à moitié brûlées qui s’entrechoquent au moindre coup de vent. Au loin, une mère avec son bébé en califourchon dans le dos, dans une partie de sa maison brûlée à moitié, ramasse ce qu’elle peut récupérer pour sa survie et celle de sa famille. Un vieillard se demande dans quelle galère son village est plongé. Il souhaite ne plus vivre et voir tous ces actes de violence.

En Centrafrique, les émotions n’ont plus droit de cité dans le visage creux, émaciés par la souffrance. Les yeux tirés, éreintés par de longues nuits, de longs jours et mois sans sommeil ne secrètent plus de larmes. Les habitants doivent-ils supporter stoïquement les actes de violences qui s’abattent sur eux comme ceux du village Liwa ?

Luigi Pandolfi et MSF, à l’instar d’autres organisations humanitaires en Centrafrique expliquent : « Au cours des six dernières semaines, nos équipes sur place ont été témoins de l’utilisation systématique, en représailles, de la violence contre des villages entiers, provoquant meurtres et déplacements continus de milliers de personnes ». Les populations de Liwa sont fatiguées. Elles ont besoin des soins. Elles ont besoin d’assistance, de sécurité pour vaquer à leurs occupations régulières et pour la survie de leur famille.

Dans cette région, où MSF n’est présente que dans une partie, il est probable que beaucoup d’autres personnes aient succombé à leurs blessures, faute de soins. D’autres ont peut-être pu trouver des soins ailleurs, a constaté MSF. 

Sous un manguier, au milieu du village des habitants survivants encore assommés, atterrés par la peur maudissent le ciel. Des questions fusent de toutes les lèvres mais se ressemblent. « Qu’es-ce que nous avons fait au bon Dieu » clament les croyants horrifiés. « Notre village est-il encore protégé par nos ancêtres » se plaignent certains, traditionnels. « Mon Dieu, pourquoi ce sacrifice » s’est exclamé un jeune habitant, brutalisé par cet événement, les yeux rages de colère et de vengeance. Les jeunes se glissent alors dans la peau de juges et imaginent toute sorte de tortures qu’ils infligeraient aux coupables. « Où irons-nous ? Comment allons-nous vivre ? Nos maisons sont brûlées, les ustensiles de cuisines sont brûlés, nos vêtements sont brûlés, nos semences sont parties en fumée dans nos greniers », pendant qu’un homme dresse, amèrement, à sa manière, le bilan de perte  dans le village, tout à coup, un cri de lamentation envahit les habitants réunis sous un manguier. Ne pouvant pas supporter l’horreur, une femme qui fond en larmes à la vue des corps calcinés drapés.

En Centrafrique, cette violence s’est non seulement traduite par des massacres de masse et de la torture généralisée, mais a aussi conduit à des déplacements massifs de civils terrifiés fuyant les attaques, comme à Liwa près de Bambari.

Dans de tels cas les groupes armés se renvoient les accusations : D’un côté, le représentant des selekas nie toute « implication de ses hommes dans ces représailles », dans la tuerie de Liwa. Mais d’après des témoignages reçus par les habitants de Bambari concernant le village Liwa, des éléments de la Séléka y seraient entrés le soir de 10 juin pour embraser de nombreuses maisons et venger ainsi la mort des deux musulmans un homme et une femme attribués aux anti-balles AK.

Mais entre les deux groupes armés, les populations, incertaines du lendemain et toujours dans l’insécurité, souffrent et ne savent à quels « seins» se vouer pour survivre.

Joseph GRÉLA

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