EXTRAIT DU ROMAN : « ET SI BRILLAIT LE SOLEIL…»

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De Judicaël-Ulrich BOUKANGA SERPENDE
206 pages
Publié chez L’Harmattan
Prix : 19,50 euros

« Le rêve banwilois, c’est d’être ministre », page 64 à 66

Etymologiquement, Ministère désigne un service et Ministre, un serviteur. Mais à Banwi, pervertis, ces mots traduisent respectivement profit et profiteur. Pour devenir riche, vite et sans effort, il faut devenir ministre. Ce qui explique la ruée vers la mine d’or ; la course effrénée vers les Ministères. Pour cela, des partis politiques naissent, ci et là, sans conviction ni programme. Ils représentent uniquement le chemin facile pour espérer conquérir un ministère et spolier le peuple : le détournement du denier public, la prédation, le népotisme, le clanisme…  véritable mal-gouvernance impunie. Joseph GRÉLA

… « Aux lendemains des indépendances, il incombait à une élite locale de présider les destinées du peuple. Malheureusement, prendre la place du colonisateur équivalait, dans beaucoup d’esprits, à recevoir les honneurs et à vivre dans la facilité : occuper les luxueuses villas et bureaux libérés par les anciens occupants, rouler dans de beaux carrosses, jouir à volonté des commodités jadis inaccessibles, la politique a pris tous ces traits. Au lieu de s’attaquer à la racine des maux suscités par le colonialisme, au lieu de partager les richesses avec toute cette population qui avait tant souffert et qui voyait dans l’indépendance la possibilité de vivre décemment, la gestion de la chose publique a consisté en la dégustation égoïste et dans une dilapidation de l’héritage. Pourtant, politique signifie recherche du bien de la cité, ou encore, gestion de la chose publique, et non pas usurpation, destruction, appropriation privée. Comme sous d’autres cieux, tel un animal qu’une entaille vide de tout son sang, la vertu a été entièrement vidée des artères de la politique. Le colonialisme a laissé place à d’autres maux aussi virulents qui ont perverti les mentalités. Ce sont : pactes avec les anciens maîtres et maintenance de la dépendance économique, course effrénée au pouvoir auquel on s’agrippe de toutes ses forces, régionalisme, « ventrocratie », corruption et bien d’autres. Somme toute, l’art de gérer le bien public est devenu sinécure certaine.

L’homme reste un mystère, en politique surtout. Il détient ce pouvoir d’être adulé et de représenter à lui seul un peuple, ses espoirs et ses attentes. Pour lui, sont nombreux ceux qui acceptent de dépenser leur énergie, voire de perdre leur vie. Il est arrivé dans l’histoire que l’on ne respire que par un homme adulé, que l’on ne jure que par lui et même que l’on ne pense que par lui. Malheureusement le charisme de ces hommes a parfois embarqué des peuples dans des conflits militaires et sociaux aux tenants et aboutissants obscurs : des histoires banales, la poursuite et la défense de leurs intérêts personnels. Après s’être aveuglément enrichi, lorsque le pouvoir lui a échappé, un seul homme a engagé tout un peuple dans la rébellion, dans la guerre, soi-disant pour la restauration, le relèvement, la libération. Et des peuples se sont battus, se sont haïs, des ethnies se sont affrontées, sans raison. Ce que la politique a suscité dans le pays d’Ayiwa et de Bagandoulou, c’est une haine intergénérationnelle injustifiée et des troubles incessants. Le peuple gémit et meurt, mais inlassablement, comme aveuglé par ses idoles humaines, il reprend toujours les armes et se bat. La nation court vers la ruine et l’anéantissement, mais l’appétit gargantuesque du pouvoir ne cesse de s’attiser.

La politique aux jours d’Ayiwa et de Bangadoulou a tout monopolisé, devenant le chemin le plus sûr pour la réussite facile. Dorénavant, tout le monde rêve d’être politicien et tente même d’y parvenir par les armes. Cultiver la terre ? Il faut attendre trop longtemps pour que la graine germe et croisse, et qui sait si la récolte sera bonne. Et pourra-t-on même l’écouler ? Pratiquer l’élevage ? Le salaire est insignifiant ! Pourquoi mener de longues études ? Les diplômes ne s’achètent-ils pas à coup de liasses ? Et l’emploi ne requiert plus le critère du mérite, mais toujours les billets, « graisser la patte », le « petengogoro[1] », ou encore l’appartenance ethnique, régionale,  familiale.

Dans ce pays, dès que du jour au lendemain aussi vite qu’une termitière, surgit une somptueuse maison, à qui appartient-elle ? Certainement à un politicien, ou un directeur général, ou encore un proche du pouvoir. Quand passe une voiture dernier cri, inadaptée au réseau routier dégradé, pas de doute, il s’agit d’un nouveau riche de la politique, ou d’un militaire reconverti en politicien. Dans ce pays,  la politique et les armes signifient : avoir vite, avoir beaucoup, avoir facilement.

Le rêve banwilois, c’est d’être ministre. Du marchand de beignets à l’enseignant, en passant par le médecin et la sentinelle ou encore, de l’illettré à l’intellectuel, tous espèrent aboutir à cette fonction. Selon une estimation, le nombre de partis politiques surpasserait celui des centres de santé. »

Extrait choisi par :

Joseph GRÉLA
L’élève du cours moyen
De l’école indigène de brousse
De Bakouté

[1]Petengogoro est une expression pour désigner la corruption.

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