REPORTAGE : LE MARCHÉ NOIR DE GRENADES OFFENSIVES A BANGUI

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Une grenade est une petite bombe

Au chaos humanitaire qui tue silencieusement les populations vulnérables, s’infiltre allègrement le chaos à lagrenade, arme de main. Elle enlève la vie de personnes innocentes. Pendant que le regard des centrafricains est tourné vers le pouvoir de la transition et le remaniement promis ; pendant que la présidente appelle à la préparation du dialogue, dit-on, national ; pendant que les provinces meurent tranquillement sous les exactions des groupes armés impunis, le pays continue sa descente dans les bas-fonds des ténèbres à cause des grenades, nouvelles menaces.

En dépit de ce qui précède, Bangui, elle-même, devient, non seulement, la capitale truffée de l’insécurité jusque dans les moindres coins de ses quartiers, mais surtout une ville poudrière, véritables cendres incandescentes. Des armes de tout genre circulent au vu et au su de tout le monde. Chacun, comme dans le far West américain, doit se défendre, selon ses moyens, avec l’arme en sa possession. L’on remarque ainsi depuis quelques mois des attaques ou des tueries à la grenade.

Ces grenades qui menacent et tuent à Bangui

Les grenades, dites arme à main sont classées, selon les livres militaires, en trois catégories : la « spéciale », la « défensive » et l’« offensive ». La première catégorie rassemble toutes les grenades qui ont un objectif prédéfini : la destruction de matériel, pour la grenade incendiaire, le marquage de cibles pour la fumigène, la destruction de véhicules avec l’antichar et la neutralisation des ennemis ou des émeutes avec les grenades « flash bang » et lacrymogènes, si l’on se réfère aux descriptions militaro-stratégiques. La seconde a pour objectif de saturer une zone en éclats métalliques ; celle-ci n’est pas encore incriminée dans les attaques des civils connues. La troisième contient une charge explosive plus élevée qui la rend plus destructrice dans les environnements confinés. De cette dernière catégorie découlent les attaques meurtrières de Bangui.  Elles pullulent, comme les autres armes militaires, dans la ville.

De cette description, l’on peut mesurer l’importance de la journée de désarmement volontaire décrétée par le Premier ministre Nzapayéké et baptisée « Je rapporte mes armes parce que je veux la paix ». Cette journée avait commencé à 08h00, heure locale et s’était poursuivie jusqu’à 15h00 dans les mairies des huit arrondissements de Bangui et des deux communes limitrophes, Begoua et Bimbo. Un maigre butin a marqué cette timide collecte d’armes. À 10h, dans le quartier du PK-5, une trentaine de grenades chinoises, une vingtaine de machettes, quelques armes artisanales, des munitions de kalachnikov avaient été récupérées à la mairie d’arrondissement, a rapporté l’AFP.

À Boy-Rabé, fief anti-balles AK, selon la même agence de presse du 08 juin 2014, la collecte était encore plus décevante. Seule une cartoucherie remplie de munitions de mitrailleuse lourde, et une douzaine de munitions de 14-5 avaient été rapportées en milieu de matinée du dimanche.

Selon Le Monde avec l’AFP, au total, 69 grenades, 62 flèches, 13 arcs, 15 fusils et mitraillettes et quelques 200 munitions ont été récupérés. Sans parler des chapeaux, bottes et gourdes militaires, aiguilles à tricoter… Environ 192 personnes ont répondu à l’appel. Maigre butin plein d’espoir…

A Bangui, les grenades font bon marché

Malheureusement, avec la crise centrafricaine est né un nouveau marché jusqu’ici inconnu des habitants de Centrafrique : les grenades « offensives ». Elles se vendent, sans contrôle, sur les marchés « noirs » comme de simples marchandises, de pacotilles, « de simples galettes,de simples jouets » pour reprendre l’expression d’un chef de quartier, qui s’interroge sur l’avenir de ses enfants, des enfants centrafricains. Ces grenades sont portées et exhibées fièrement par leur détenteur sans être inquiétés, sans savoir que l’ombre de la justice qui les interdit à toutes personnes non autorisées et non formées, plane.

A Bangui, chaque grenade coûte 2500 francs CFA soit 3,8 euros,soit le prix de deux kilos de sucre, explique un journaliste de l’AFP. A titre d’exemple, Mahomet en avait acheté dix à la suite des violences du 5 décembre 2013. Il en a, dit-il ostensiblement, utilisé huit pour « gâter » (abîmer)des anti-Balles AK. La dernière fois, c’était il y a deux semaines, lors d’un match de foot de la réconciliation organisé entre chrétiens et musulmans. Les choses avaient dégénéré, trois musulmans avaient été décapités. On se souvient que dans son édition du 22 avril 2014, Le Parisien.fr a titré, « Centrafrique : le football n’échappe pas aux violences ». Au stade  Barthélemy Boganda, le samedi 19 avril 2014, un supporter et fanatique d’une des équipes avait « sorti une grenade de sa poche et tenté de lancer l’explosif parmi les fanatiques de l’équipe adverse […] Mais l’individu porteur de la grenade a réussi à s’enfuir», avait indiqué une source policière. Au quartier Kango, dans la nuit de jeudi à vendredi 28 mars 2014,un groupe d’extrémistes bien connu des services de police avait lancé une grenade  offensive sur une foule qui assistait à une veillée funèbre, bilan 20 morts, avait rapporté Le Monde, Metro News avec l’AFP, ce vendredi 28 mars. A l’église de Fatima, une attaque de ce genre avait fait des morts dont un prêtre. Relayés par Europe 1, Le Figaro, la chaîne de télévision France 24 ce 29 mai 2014, le pasteur Padou Romaric, l’un des témoins décrit que « les assaillants, sont arrivés à bord de deux 4×4 blancs et de motos […] Ils avaient des lance-roquettes, des grenades. Quand ils sont entrés dans l’enceinte de l’église, ils ont lancé leurs grenades Quelques milliers de déplacés avaient en effet trouvé refuge dans l’enceinte de l’église pour échapper aux violences qui ont plongé la Centrafrique dans le chaos. Enfin, il faut regretter l’explosion à Bangui, dans la nuit du vendredi 06 juin 2014, de la grenade portée par un homme de rang dans le bar dancing nommé « Sélection ». L’on ne compte plus les accidents connus ou inconnus dus à cette arme de main.

Quiconque peut se procurer des grenades sans être inquiété, ni puni dans ce pays devenu tant anarchique que suicidaire, a affirmé un responsable administratif, avant de renchérir que samedi dernier, une fille avait été surprise à la pédiatrie en possession d’une grenade non encore dégoupillée.

Où trouvent-ils toutes ces grenades ?

Personne n’est à abri de telles agressions. A Bangui, où les armes – fusils d’assaut, armes de poing, grenades pullulent toujours malgré les opérations de désarmement et la journée de désarmement timides mais exhortantes, de simples vols à l’arraché deviennent au quotidien des agressions extrêmement violentes. Ce fléau est la conséquence de l’impunité, faute de maisons pénitentiaires, d’administrations judiciaire et pénitentiaire.

« J’ai faim, dit un jeune adolescent à un passant au marché à bétail dans un quartier de banlieue de Bangui. Voici des grenades, en veux-tu, je voudrais manger ». L’homme négocie le prix à la baisse, lui tend deux billets de mille francs cfa, environ 3 euros, prend la grenade et s’en va, sans vergogne. Bangui est ainsi infectée des armes offensives et de tout calibre.

L’armée tchadienne en avait distribué de façon éhontée à ses ressortissants pour, murmurent-ils, se protéger des attaques anti-balles AK. Certains commerçants en ont achetées, non pas pour se défendre, mais pour créer des marchés parallèles. A Bangui, on le sait, tout est prétexte au trafic et profit, qu’aux conséquences.

La poudrière et réserve d’armes de camp Kassaï a servi de base arrière à ce trafic. Dépouillée par les soldats en fuite et les selekas ensuite, ses grenades ont alimenté des marchés, ont soutenu la prolifération des armes dans les quartiers et engendré davantage l’insécurité.

Il en va de même pour les armes et les équipements légers militaires entreposés à Bossembélé et à Sassara dans la villa de Bozizé. Elles ont disparu à la prise de Bangui le 24 mars 2013 par les selekas.

Le marché des Combattants, connu pour ses trafics en tout genre, excelle dans ce domaine. Un élément des anti-balles AK, en manque de drogue, vend sa grenade pour s’acheter les comprimés du médicament tramadol, réservé au traitement des douleurs modérées à intenses de l’adulte, qu’il absorbera à haute dose avec de l’alcool de palme, le « kangoya ».  Cette addiction aux drogues génère ainsi des comportements incalculables nocifs et agressifs de ces jeunes, qui, faute d’un avenir prospère, vivent au jour le jour.

Manquant de rations journalières promises lors de leur cantonnement dans le camp de RDOT au PK11 à la sortie nord de Bangui, les éléments de la seleka, ont, eux-mêmes, vendu ou « bazardé » selon leurs termes, ou troqué cette arme susmentionnée contre de l’alcool. Les badauds et les désœuvrés qui les accompagnent en ont aussi profité pour se servir, revendre, menacer et braquer les commerçants ou les villas rescapées du voisinage.

Aujourd’hui plus personne ne craint posséder une telle arme malgré les dégâts mortels qu’elle peut causer pour le porteur inexpérimenté et pour les autres.

Cependant, le centrafricain, épris de paix se pose la question de sa protection en se remettant, par sa croyance dans les mains de Dieu ou celles de ses ancêtres.

« J’aime mon pays, donc je désarme ».

Joseph GRÉLA

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