CHRONIQUE DU VILLAGE GUITILITIMÖ : KOTARA ZAKPA LE GRIMPEUR DE PALMIER À LA BOURSE BIEN PLEINE

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Par GJK

Par un crépuscule des plus doux de l’été sous les tropiques, m’en allant promener, je flânais paisiblement le long des cours d’eau, et parcourais dans tous les sens, les sentiers escarpés du village Guitilitimö et des alentours. À vrai dire, j’ignorais où je partais, qui je cherchais, pourquoi je marchais, ce que je faisais à vadrouiller de la sorte, chantant et sifflotant joyeusement, avec l’insouciance d’un adulte en vacances.

Un pied devant l’autre, bientôt, je débouchai dans un coin du village que je connaissais sur le bout des doigts. Seulement, à cet instant, je vacillai sur mes jambes, trébuchai sur une pierre et, emporté par mon propre élan, je terminai ma course, par bonheur, sur mes deux pieds, et par hasard, au pied d’un vieux palmier tout décati, mais pourtant droit debout. On aurait dit une espèce de momie sortie des ombres. Ou au contraire, une chère relique, dont l’immortalité mystérieuse, se rapporte à une gracieuse immobilité.

En un instant, mon esprit se mit à remonter le temps à tire-d’aile. En un autre instant, et comme dans le meilleur des films biographiques, des séquences de mon enfance villageoise à Guitilitimö, se succédèrent sous mes yeux, les unes après les autres, pendant au moins trois quart heure. Et comme par l’effet d’une nouvelle transfiguration, je restais là, respectueusement debout et silencieusement immobile, ému et comblé d’effectuer ce voyage vers mon propre passé.

Oui le palmier décati je me rappelle ! C’est ce palmier ! C’est bien lui le palmier je vois ! Je reconnais. C’est bien l’un des palmiers du village au sommet duquel Kotara Zakpa grimpait régulièrement pour élaguer les branches, récolter les noix mûrs et tirer le « kangoya », ce délicieux vin de palme interdit aux plus petits!

Oui ce fameux palmier me rappelle de merveilleux souvenirs, des anecdotes, et toutes les petites histoires dignes des bambins effrontés que nous étions. C’est vrai je me rappelle !

Je me rappelle en effet, de toutes les histoires autour des énormes testicules noirs de Kotara Zakpa …ha ! ha ! ha ! Les célèbres boules pendantes de Kotara Zakpa ! Zakpa l’incorrigible grimpeur des palmiers à huile ! Zakpa le grimpeur malavisé… ha ha ha !

Et puisque je vous sens en train de vous demander pourquoi je ris aux éclats, tenez ! Je m’en vais vous dire. Je vais vous dire et conter ici mon histoire. À vous et à vous seul. Mais à vrai dire, c’est l’histoire des gros testicules de Kotara Zakpa. Des testicules anormalement gros, et rendus banals, vulgaires, au point paradoxalement, d’accéder à une certaine notoriété.

Haha ! Les célèbres testicules de Kotara Zakpa !

Mais de grâce ! Je vous préviens. Pendant que je vais vous faire le récit de ce passé lointain, je sollicite au préalable, votre bienveillante indulgence pour mes outrecuidances enfantines, et vous prie également – juste le temps de cette lecture -, de bien vouloir avoir une pensée pieuse, pour les « ballons de baudruches » de Kotara Zapka. Dégonflés et desséchés pour l’éternité.

Ecoutez donc !

Dans ces années-là, 60-70 ou un peu plus, vivait à Guitilitimö, un grimpeur de palmier à huile très connu. Son nom était Zapka. Un homme qui ne devait pas être très âgé certainement. La trentaine à peine dépassée, si j’en crois, avec le recul, les yeux du « vieil homme » que moi-même je suis devenu aujourd’hui. Mais de mémoire d’aventureux gavroches d’autrefois, bien que trentenaire ou quadragénaire, Zapka était déjà suffisamment vieux. C’est ce qui explique d’ailleurs, le très respectueux appellatif « kotara » ou « grand-père », que tous les villageois – sauf rares exceptions -, jeunes ou vieux,  petits ou grands, enfants ou adultes, vont finir par adopter pour nommer « plus ou moins » affectueusement Zapka, devenu Kotara Zakpa.

Aussi, parce qu’il en avait fait son métier – Dieu seul sait pour quelle contrepartie -, toutes les familles de Guitilitimö, ne pensaient qu’à Kotara Zakpa, dès qu’il s’agissait de couper les régimes de noix rouges, d’élaguer à la machette un palmier, d’user du « je t’accroché », une technique qui consiste à récolter du vin de palme depuis la base supérieure du pétiole, sans avoir à abattre le palmier.

Mais Kotara Zakpa était par-dessus tout, un homme atypique, qui ne s’embarrassait ni de scrupules ni de pudeur, en plus d’avoir la langue fourchue. Ivrogne abruti, il était d’ordinaire si sale qu’il puait ferme, d’une odeur d’étables de cabris. À chacun de ses passages,  il empestait l’atmosphère de plus de 100 mètres carrés pendant des dizaines de minutes.

Il y’avait, pour tout couronner, ce qui naguère fit de Kotara Zapka, une « célébrité villageoise » : ses volumineux testicules qui, lorsqu’il se déplaçait, se dandinaient lourdement d’avant en arrière tel les animelles d’un bélier. Si ces testicules l’avaient fait souffrir, Kotara Zapka non plus, ne s’était pas empêché de les traîner et de les traiter sans ménagement.

Voilà donc le décor planté. Dès lors, que la vie de Kotara Zakpa ne fut qu’une succession d’anecdotes et de péripéties, cela semble aller de soi.

En voulez-vous, en voici.

À Guitilitimö, les villageois avaient plusieurs fois dû intervenir, pour descendre Kotara Zapka, alors suspendu en haut d’un palmier ou d’un autre. Naturellement dans ces circonstances, l’homme avait encore trop bu, et comme il se laissait facilement surprendre par le sommeil, il oubliait souvent de quitter son perchoir pour regagner la terre ferme. Ainsi, souvent au crépuscule ou au petit matin, on le découvrait, profondément endormi et toujours, dans cette seule et même position dont il avait apparemment appris à maîtriser le secret : jambes tendues, plantes des pieds appuyés contre l’arbre, les bras ballants, la tête et le buste complètement penchés en arrière. Kotara Zapka pouvait de la sorte, rester maintenu en équilibre pendant plusieurs heures, grâce à sa « ceinture de sécurité », la fameuse corde des grimpeurs de palmier.

Et des incidents de ce genre, aussi cocasses les uns que les autres, Kotara Zapka en connus quelques uns dans sa carrière plus ou moins longue de grimpeur de palmier. Au fait, à chaque occasion, l’homme ne pouvait s’empêcher de s’abreuver abondamment, de s’imbiber copieusement de « kangoya » depuis le sommet du palmier, avant de descendre avec en main, un fond de calebasse ou de bouteille – s’il en restait -, qu’il tendait sans gêne aux propriétaires du palmier, qui eux, ne perdaient plus leur temps à lui faire des reproches dont il s’en foutait royalement.

En revanche, des mésaventures plus ou moins dramatiques, des dégringolades plus ou moins brutales et rocambolesques, Kotara Zakpa en avait aussi multiplié quelques unes. Pas seulement à cause de son incurable ivresse, mais surtout, à cause de ces « soufflets de forgerons » qu’il avait le malheur de traîner entre les jambes.

Et puisqu’il ne portait pas d’autre protection que son éternel shirt large à la couleur devenue indéfinissable du fait des « intempéries successives », les testicules de Kotara Zapka débordaient en permanence des deux côtés, quelle que fut sa position : debout, assis, en marche ou non, au pied d’un palmier ou à son sommet. Et c’est dans ce dernier cas, qu’il lui arrivait souvent malheur. Surtout, quand il se faisait piquer ses « grelots de bélier », par une épine malveillante, ou, quand une abeille attirée par l’odeur du vin de palme, s’avisait de confondre malencontreusement, la calebasse brune et étanche de « kangoya », à la calebasse molle et foncée de Kotara zakpa . Il arrivait aussi, que les chatouillements d’un essaim de grosses mouches impolies en train de déposer leurs larves sur ses « boules puantes », incommodent dangereusement Kotara Zakpa. Alors dans ces situations inconfortables, on pouvait l’entendre à plus d’un kilomètre à la ronde, en train de crier secours en ngbandi, la langue de sa tribu :

« Kö mbioooo, kö mbi oooo
Mbi kpiooo, mbi kpi!
Lè kombi ho ooo lè kombi
Ki oooo ki !
Ki kpo lè kombi…
Alavou ooo alavou !
Alavou zou ndombi ooo alavou
Mes testicules, mes testicules
Je suis mort, je suis mort
Mes glandes ont éclaté, mes glandes
Une épine a piqué mes glandes
Une épine a piqué mes glandes
Je suis mort… je suis mort
Des abeilles des abeilles
Des abeilles sont descendues sur moi
Je suis mort, je suis mort »

Alertés par tous ces cris comparables à ceux d’un cochon en train d’être égorgé, des villageois accouraient toujours aussitôt mais arrivaient généralement en retard au pied du palmier. Le malheureux, avait préféré dégringoler. Avec tous les dégâts physiques qui s’ensuivaient.

Mais comment – je me pose encore aujourd’hui la question -, Kotara Zakpa arrivait-il à survivre malgré toutes ces chutes, puisque seulement quelques semaines plus tard, on le voyait reprenait du métier.

Ah Kotara Zakpa !

De ses énormes testicules noirs, Kotara Zakpa en avait aussi fait un instrument de dissuasion. Quand il n’en pouvait plus de sa propre odeur et se décidait enfin  à s’accorder un petit bain, il descendait au bord de la rivière, et choisissait de préférence un endroit où se tenaient de nombreuses femmes pour faire leur lessive ou vaisselles. Et là, calmement, lentement, doucement, Kotara Zakpa se mettait à dégoupiller ses grenades de chair. En vitesse, une à une ou en groupe, les femmes disparaissaient sans demander leur reste.

Par contre, les bambins effrontés que nous étions, accourions à la rescousse, et nous mettions à crier :

« Zakpa a ndji mbourou
Kota korobo ti zakpa…
Zakpa a ndji mbourou
Kota korobo ti zakpa…
Zakpa voleur de noix de palme
Regardez les gros testicules de Zakpa…
Zakpa voleur de noix de palme
Regardez les gros testicules de Zakpa… »

Et Kotara Zakpa de son côté, ripostait lui aussi, en tirant en « ngbandi » et à bout portant, des rafales successives de ses jurons bien rôdés :

« Ba sio kango li gni
Lè gni mö lè mbimbaMo hou dognèrè gni mö dognèrè sâ
Dongo nôn tê gni mö wali nzë a fa gbè ya lo
Tin gni mö tin mbénga
Ndali li gni mö soppé pia
Ngbougbou, mbè, langba, baka, vounin
Sangou kpo gni
Bekpa soungbou lö gni
Yangba fra lenda ta gni »

Et patati et patata.

Et nous, bambins insouciants, sans même chercher à comprendre – cela nous amusait plutôt -, chantions encore plus fort  notre refrain !
«Zakpa a ndji mbourou
Kota korobo ti zakpa…
Zakpa a ndji mbourou
Kota korobo ti zakpa…
Zakpa voleur de noix de palme
Regardez les gros testicules de Zakpa
Zakpa voleur de noix de palme
Regardez les gros testicules de Zakpa… »
Ah Kotara Zakpa !
Kotara Zakpa est mort. Définitivement mort et enterré depuis des dizaines d’années.
Et me voici aujourd’hui, debout au pied du palmier où il a dégringolé une dernière fois. Mortellement blessé.
Et je me rappelle
Qu’ils étaient vraiment célèbres les testicules de Kotara Zagba.
Ils nous ont fait rire
Ils nous ont fait courir
Ils nous ont fait danser
Ils nous ont fait nous insulter !
Et me voici aujourd’hui au pied du palmier. Du mémorable palmier.
Le bambin que j’étais, je ne le suis plus.
Je pleure. Je ris.
Je pleure en riant.
Je ris en pleurant.
Les testicules de Kotara Zakpa eux aussi sont morts.
Définitivement crevés. Crevés et desséchés
Kotara Zakpa
Tu n’avais pas de pas de trésor, mais des bourses, des bourses bien pleines !

Repose en paix Kotara Zakpa.

GJK- Guy José KOSSA

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