CENTRAFRIQUE : « À TOUT ESCROC, TOUT HONNEUR »

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Par Passi Keruma

« Le seul homme qui tire profit du capitalisme est l’escroc, et il devient millionnaire en un rien de temps » (John Dos passos). Cette célèbre citation m’a incité à la détourner ironiquement pour mieux illustrer les réalités politiques de mon pays : « le seul homme qui tire profit de la politique centrafricaine est l’escroc, et il devient millionnaire en un rien de temps ». Elle me fait aussi penser à ce fameux personnage des contes populaires. Dans le corpus des contes centrafricains, l’un des personnages centraux est « Tèrè ». « Tèrè » se définit par son adresse à tirer profit des circonstances, par sa souplesse, sa duplicité, sa ruse. Très apprécié par le public centrafricain, ce personnage sulfureux est à la fois admiré et objet de méfiance en raison du caractère souvent odieux de son comportement. Ses traits correspondent exactement à ceux de nombreux acteurs politiques centrafricains.

L’escroquerie politique

Parler de « l’escroquerie politique» paraît anodin mais revêt pourtant une importance. C’est d’ailleurs même l’évidence, source de nos malheurs. On dit souvent qu’« on ne change pas une équipe qui gagne », c’est-à-dire, dans un système qui est fier de ses résultats, les acteurs sont inamovibles. Mais, en Centrafrique, ce dicton se vit à fronts renversés : « on ne change pas l’équipe défaillante», en d’autres termes, plus on est « escroc politique », plus on a le droit d’être honoré et devenir inamovible. En effet, la crise profonde que connaît la RCA n’a jamais été analysée à un niveau élevé du point de vue éthique et moral au niveau de la classe politique centrafricaine.

C’est pourquoi, d’ailleurs, toutes les initiatives de dialogue qu’on entreprend en Centrafrique finissent toujours par accoucher une souris, tout simplement parce que ceux qui ont été hier des griots ou pyromanes politiques, détourneurs de deniers publics, prédateurs recyclés, bourreaux du peuple, apologistes des dérives dictatoriales n’ont jamais été inquiétés. Au contraire, après avoir « tourné leur veste », comme on aime le dire, ou s’être mués en « pompiers » ou en « agneaux » de circonstance, ils reviennent sur la scène politique dans un seul souci de confisquer la parole au peuple pour l’orienter au gré du vent politique qui souffle à leur faveur.

D’aucuns s’interrogent aujourd’hui sur cette pratique cynique consistant à nommer toujours les mêmes personnes qui ont la manie de violer la république vertueuse. Aucun citoyen lambda ne peut comprendre que ceux qui ont servi la soupe aux différents régimes défunts avec fidélité et dextérité pour en avoir quelques cuillères, se voient à nouveau désignés, par des détours peu orthodoxes, pour devenir membres de la commission préparatoire du Forum de Bangui. Pourtant, ce même mode opératoire a fait piètre figure par la désignation des membres du Conseil National de Transition (CNT). Les résultats sont ce que nous connaissons aujourd’hui : le CNT n’est devenu qu’une chambre d’enregistrement avec des conseillers fantômes.

À cause de cette situation machiavélique, il est à dire que même si les centrafricains sont habitués à vivre cette « escroquerie politique », ils ne peuvent plus continuer à être spectateurs de ce cirque de « prestidigitation ».

Halte à « l’escroquerie politique »

Un auteur inconnu disait que « une impasse est le lieu de la plus belle inspiration du peuple ». Le peuple burkinabè en est l’exemple et a donné une leçon historique à ses frères d’Afrique. Deux ministres (Adama Sagnon qui a payé ses accointances supposées ou réelle avec le clan Compaoré et Moumouni Dienguedé pour son incarcération supposée ou réelle aux Etats-Unis) ont rendu leur tablier aussitôt après leur nomination à cause de la protestation grandissante du peuple par rapport à leur passé sulfureux. Le gouvernement de transition burkinabè a été à l’écoute de son peuple et lui a rendu justice. Si c’était en Centrafrique, ces deux personnalités prendraient tranquillement leur poste ministériel dans la plus grande complicité d’un gouvernement habitué à la culture d’opacité. Pour preuve, si notre gouvernement dit des « technocrates » passe au scanner, il sera très difficile de trouver des personnalités avec des dossiers vierges. En dépit de la longue liste noire qui en sortira, c’est la médiocrité qui primera toujours sur l’excellence.

Pourtant, un gouvernement de transition a un objectif précis : c’est préparer le peuple à une grande rupture, à un changement, à une mutation sociale. Et, s’il y a un tel dirigeant de transition mû du changement, de l’excellence, il ne se limite pas à déplorer la médiocrité, il montre l’exemple en améliorant ce qui peut l’être. Malheureusement, nous sommes encore loin d’y parvenir à cause de tous ces rebelles et prédateurs de tout acabit qui écument ce gouvernement de transition.

Tout bien considéré, au Burkina Faso, pays des « hommes intègres », c’est la transition saine et transparente que vit aujourd’hui le peuple, loin de cette forme de transition «floue » qu’observent les centrafricains dans leur résignation. Mais, un proverbe africain dit que « quand les brebis s’enragent, elles sont pires que les loups ». Il est temps que les « escrocs politiques » centrafricains comprennent que le passé les rattrapera toujours pour leur bien ou pour leur mal.

Ce système affreux mis en place pour « manger » en GIR (Groupe d’Intérêts Relationnels) sera démantelé un jour. En ce moment-là, l’on dira que le curseur de la maturité politique du peuple centrafricain est à la même hauteur que celui de leurs frères burkinabè.

Passi Keruma
Activiste indépendant

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