SALAIRE EN RCA : GALÈRE ET MISÈRE DU FONCTIONNAIRE

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L’autre jour, du « sac diplomatique » qui me sert de « musée familial », j’ai retiré pour la ènième fois, la chemise cartonnée vieille d’environ un demi-siècle, où Papa Alphonse, mon défunt père, décédé il y’a plus de 40 ans, avait l’habitude de ranger soigneusement les actes de naissance de tous ses enfants, ainsi que diverses pièces administratives. Après avoir examiné et réexaminé l’ensemble des bulletins de salaire du « Vieux », datant des années 1969 à 1971, je suis resté là, assis à ma petite table de travail, inerte, en extase, envahi par une atmosphère de douce félicité. Près d’une heure d’horloge durant, je m’étais replongé en plein cœur d’un passé familial, d’où je refusais inconsciemment d’émerger ; n’eut-été la voix fluette de ma petite fille qui, de retour de chez sa nounou, s’est introduite à toute vitesse et sans permission dans la chambre, pour réclamer comme à son habitude : « papy bisous, papy bisous », et se mettre à me raconter sa petite journée de gamine insouciante…Je me revis plus de 50 ans en arrière.

Sacré ! Papa Alphonse mon père,

–  Chauffeur Confirmé Tous Véhicules
–  Catégorie 6  Echelon 17
–  Service « P&T » (Postes et télécommunications)
–  Matricule 65397E
–  Mois : Octobre 1969
–  Salaire Brut : 15 016 (FCFA)  
–  I.F.P.P (impôt) : 600 (FCFA)  
–  H. Suppl : 5496 (FCFA)  
–  NET A PAYER : 19 912 FCFA.

Jusqu’à son décès en 1971 avant la retraite, Papa Alphonse n’a jamais atteint 20.000 FCFA de salaire brut. Cependant, de sa tombe, il peut encore se réjouir aujourd’hui, de n’avoir laissé aucun franc de dette à ses héritiers; d’avoir construit ses deux modestes maisons ; de s’être occupé correctement de son épouse ainsi que des nombreux cousins et cousines qui animaient notre cour ; et surtout, d’avoir donné à ses cinq enfants, l’éducation nécessaire et le minimum vital, qui a permis qu’aucun d’eux ne se soit retrouvé à aucun moment dans la rue etc…

Avant d’approfondir ma réflexion, que le lecteur, veuille me faire grâce de ce qui peut, de prime abord, apparaître ici, comme une totale digression, ou une tentative d’attirer l’attention sur ma « petite taille », qui pourtant, n’a point besoin d’un tel raccourci, pour grandir. Seulement et simplement, à partir de cet exemple du vécu sans complexe qui est le mien, j’ai pensé ainsi mieux aborder et analyser ce sujet relatif au salaire, devenu pour le fonctionnaire Centrafricain, depuis plus d’une vingtaine d’années, une véritable galère et une misère sans nom.

De nos jours, le salaire en RCA, est devenu une affaire de « gara ti cinq kilo » comme on dit chez nous; une affaire « publique », au sens où tout le monde sait, quand il n’est pas payé, quand il doit être payé, où et comment cela va se passer. Le salaire ne concerne plus seulement le travailleur comme du temps de Papa Alphonse, où les seuls signes extérieurs de la fin des mois, étaient le vin conditionné en dame-jeanne ou en bouteille d’un litre et vendu sous diverses appellations : Nabao, Kiravi, Sovibor, CDB. Une fois par mois ainsi, à l’occasion de la paie, Papa Alphonse, ses amis et voisins, se retrouvaient chez l’un ou l’autre, pour boire, causer et fumer des cigarettes de marque « Siat » , « Brazza jaune, Brazza bleu, Brazza vert » etc. Pendant ce temps, leurs épouses s’activaient à la cuisine. A l’heure des repas, les plats de « gnama na coco, gnama na Ngoundja ou fini mboto », sortaient du coin de chaque maison, pour converger vers la table destinée à accueillir la compétition gastronomique du jour. Quant à nous autres, bambins en gros caleçon rouge appelé « da-gbi » et chaussés de sandale plastique « djogo-djogo » de couleur blanc, jaune ou bleu, c’était aussi nos jours de « paie » sous ses formes enfantines: bouffe, boissons sucrées « Soda », « Canada dry », bonbon, jeux divers etc…

« Hélas ! Que sont devenus ces temps, ces heureux temps, où nos parents s’honoraient du nom de fonctionnaires ! »

Tenez ! La dernière fois à Bangui, ce fut un créancier qui était venu rappeler à son mauvais payeur de fonctionnaire mal en point, qu’on venait de procéder aux virements des salaires des agents de l’Etat. L’ayant donc appris, il lui fallait rapidement retrouver à tout prix ce débiteur insolvable sur toute l’année, pour non seulement l’informer, mais surtout l’accompagner à la banque. De gré ou de force. La suite, vous le deviner.

Une autrefois, c’était au tour d’un autre créancier, bailleur de maison, de se rendre au domicile de son locataire fonctionnaire, et lui remettre curieusement, la somme de 15.000 CFA. Celui-ci semblait ne rien comprendre. Des explications qui suivirent, il est apparu que le locataire, ne se souvenait même plus, que pour payer ses précédents loyers, il avait remis au bailleur, une fois un chèque par mois sur un trimestre. Le bailleur, jusque-là et faute de salaires impayés, n’avait pas pu encaisser la valeur de ces trois titres, qu’il conservait soigneusement sans rien dire. Aussi, quand furent effectués les derniers virements concernant un seul mois de salaire, le bailleur, par l’intermédiaire d’un de ses parents bien placé dans une banque de la place, réussit à se faire payer en une fois sur un mois de salaire, les trois chèques du fonctionnaire, Directeur Général de son état, avant même que celui-ci, n’ait eu le temps de se présenter pour percevoir sa rémunération. C’est donc, pour l’aider à tenir le coup « jusqu’à la prochaine saison », que le gentil bailleur, par charité chrétienne, est venu offrir l’aumône des 15.000 FCFA.

Enfin, j’eus le privilège une fois encore, d’assister un jour, à un échange entre un fonctionnaire furieux et un cadre à Ecobank Centrafrique. En effet, le fonctionnaire qui s’attendait à percevoir ses 100.000 FCFA de salaire, fut renvoyé vers un responsable du service, chargé de lui donner tous les détails relatifs au rejet pour « insuffisance de provisions», que la caissière venait de lui notifier. D’après les explications, il ressortit que notre fonctionnaire, avait, juste quelques jours auparavant, fait un tour à la banque, pour négocier une facilité de caisse. La totalité du montant perçu, principal et intérêt, était à faire valoir sur son plus prochain salaire, celui qu’on venait de virer. Mauvaise foi ou pas, le fonctionnaire jurait par tous les dieux, que ce n’était guère, ce qui avait été convenu, entre lui et l’agent du service crédit de la banque. Le cadre n’arrivait pas à le convaincre. Il lui conseilla, en dernier ressort, de revenir quelques jours plus tard, solliciter un autre découvert à rembourser de la même manière la prochaine fois. Ainsi, ce fonctionnaire venait de rejoindre tous ses collègues, habitués du cercle  infernal de la « vie à crédit ». Mais au moment de partir, notre pauvre fonctionnaire, s’est souvenu que juste devant la porte de sortie, se trouvaient son épouse malade, et ses deux grands enfants affamés, qu’il avait fièrement exigé de le suivre, afin de leur remettre de quoi payer des médicaments et la nourriture du jour. Il  se figea net. Pas d’autres choix, que celui de réfléchir à trouver absolument une solution « de sortie de crise » : prendre l’issue de secours ? Simuler un vol ? Sortir en pleurant ? Bref, comment supporter ces regards qui l’attendaient fermement, et quelles explications donner à ces « paniers de la ménagère », qui devront encore repartir vides ? Alors sur le champ, ce fonctionnaire débuta à l’intérieur de la banque, sa nouvelle carrière : celle de Mendiant en col blanc.

A Bangui, au niveau du centre-ville les jours de paie, il n’est pas rare de remarquer, étendues sur des dizaines de mètres, ces longues files d’attente, qui débordent de tous les côtés des guichets des banques, et des distributeurs automatiques ; jusqu’à traverser la voie publique, au point de  ralentir ou même bloquer la circulation automobile. C’est le rendez-vous des salariés certes, mais aussi et surtout, des créanciers, des familles, des quémandeurs et des voleurs etc…Dans tous les cas, ceux qui sont venus réclamer ou demander, sont toujours les plus nombreux, quand on sait que derrière un  grand  fonctionnaire Centrafricain, se positionnent un grand mendiant et un grand créancier.

Sur un tout autre registre, on peut à juste titre penser et affirmer, que tous les dirigeants Centrafricains de ces vingt-cinq dernières années, sont les plus grands ballots, bornés, timbrés, tarés, et stupides politiques que le ciel n’est jamais envoyé sur terre. Tout bien considéré, il y’a lieu de se demander comment et pourquoi, ces dirigeants ont tant de mal à appréhender, à assimiler, à intégrer dans leur système de pensée, qu’en Centrafrique, il suffirait de payer régulièrement les salaires, et que tout le reste, ne « regarde » plus le Centrafricain, y compris, s’ériger en Président immortel. Essayons d’examiner ces cas :

1.  L’Empire de Bokassa 1er a commencé à basculer quand il s’est mis en tête d’exiger des tenues scolaires aux élèves, alors que les parents n’étaient plus payés ;
2.  Kolingba aurait pu trouver de petits arrangements avec la démocratie, si les arriérés de salaires n’avaient pas commencé à s’accumuler entretemps ;
3.  Patassé, pris par le vertige du pouvoir, et après avoir vidé le trésor public, avait pris conscience tardivement, du fait que la démagogie et les beaux discours ne peuvent nourrir le peuple affamé tout en permettant à une certaine catégorie de personnes de continuer à s’enrichir ;
4.  Bozizé fut bien inspiré de bancariser les salaires, négocier des mécanismes de compensation avec les banques. Il avait commencé à verser régulièrement les salaires, ce qui fit dire par une bonne majorité de Centrafricains, que ce président au moins, a réussi là où tous les autres ont échoué. Il aurait pu encore gagner en confiance, si les démons du pouvoir ne l’avaient pas rendu sourd aveugle et muet ;
5.  quant à Djotodja, lui et ses bandes de gloutons financiers et exploiteurs des minerais, estimaient n’avoir même pas encore commencé à se payer de leurs criminels efforts. Comment pouvaient-ils avoir le temps de se soucier des Centrafricains habitués à la misère ?
6.  Enfin, nous estimons qu’il n’est pas encore tard, pour Samba-Panza. La Présidente et son gouvernement de technoriens, devront prendre conscience, et craindre de provoquer la révolte des « foyers éteints », et des « bruits des casseroles ». Ces soulèvements, nous le savons d’expérience, sont imparables ; ils sont donc de loin, plus redoutables et plus terribles, que les bruits de bottes, les menaces de partition, et autres cris d’orfraie.

Dans un pays où les arriérés de salaire sont devenus la règle; où même des intellectuels parmi les plus sérieux, estiment désormais que le salaire n’est pas la contrepartie obligatoire d’une prestation, mais une simple faveur que l’Etat octroie volontairement, et de temps à autre, à ses nombreux fonctionnaires inconscients, inexistants voire morts ; où les salaires n’ont rien de juste et équitable, pour ne pas dire éthique ; dans cette RCA d’aujourd’hui, il faut bien se demander : d’où viendra le salut ?

Alors, c’est ici le lieu et l’occasion, de préciser :

  • à tous les cervidés repus et en mal de rumination, qui rêvent de devenir président ;
  • à tous les officiers, bourgeois inaptes et ventripotents, gavés aux billets de banques par tous les régimes dictatoriaux que la République a connus, et qui se découvrent sur le tard une vocation de sauveur du peuple ;
  • à tous ces candidats à la présidentielle qui, après avoir usé par leur mendicité tous les chefs d’Etat de la CEMAC, trainent désormais leurs sébiles devant les portes du palais de Cocody  chez  Dramane Alassane Ouattara ou les autres présidents Ouest-africains ;

Aux uns et aux autres, le peuple ne demande rien d’autre, pour la campagne présidentielle, qu’une seule chose : 12 petits mois de salaires de votre poche, à titre d’avance remboursable, et vous pouvez venir vous asseoir pour récupérer tranquillement votre prêt, sur les diamants, l’or, le pétrole etc…Personne, c’est promis, personne ne vous demandera des comptes, jusqu’à l’avènement de la parousie, ce jour promis, du retour glorieux du Christ Vainqueur.

Pauvres mortels tous autant que nous sommes !

Décidément, la Centrafrique rend fou. Et des centrafricains, effectivement fous, tiennent à rendre fous, ceux qui ne sont pas du tout fous, et ceux qui ne sont pas encore totalement fous.

Guy José KOSSA
GJK – L’Élève Certifié

De l’École Primaire Tropicale
Et Indigène du Village Guitilitimô

Penseur Social

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