DIS-MOI SI TU AIMES PÊCHER, ET JE T’AIDERAIS A TRANSPORTER LA RIVIÈRE OUHAM…

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Vous connaissez tous certainement dans votre entourage, des individus à la limite niais, très affables, si aimants et si souriants, qu’on aurait dit qu’ils n’ont jamais éprouvé de leur vie, le moindre sentiment de colère.

Quand il advient quelquefois des circonstances où il faut absolument choisir – dire oui ou non -, les personnes de cette nature, préfèrent ne jamais prendre partie, laissant aux autres la charge de décider, pour ensuite donner toujours cette impression d’être à la fois du côté des uns, tout en étant d’accord avec les autres.

A l’internat de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature – l’ENAM de Bangui -, où nous étudions à l’époque, je me souviens encore de Guerengounza-Kwandazo, notre classe – collègue en langage militaire . De tous les étudiants de « Redressement National » – du nom de baptême de la promotion 1982-1985 -, Guerengounza-Kwandazo était vraiment particulier. Il veillait toujours à ne froisser personne. Il n’était jamais ni pour ni contre, toujours en train de chercher à tirer son épingle du jeu, et à sortir indemne en toute situation. Et quand certains impondérables l’y obligeaient, on le voyait sourire « bêtement », le regard toujours fuyant. N’insistez pas. Il finira par s’exprimer dans un sens ou dans l’autre. Mais toujours de manière à ce que le grand nombre d’étudiants ne sachent jamais s’il est de gauche, de droite ou des extrêmes. Excepté, le plus intime des intimes d’entre les intimes de ses amis, notre classe Willybona. Ces deux compagnons, Guerengounza et Willybona, qu’on avait finalement surnommés Guerebona, se comportait vraiment en frères siamois. Ce qui donnait à sacré Yamodo, « l’emmerdeur public N°1 » de l’internat, toutes les raisons d’imaginer toutes sortes d’histoires les concernant.

Yamodo, qui débordait d’imagination chaque fois qu’il s’agissait de titiller l’un ou l’autre d’entre nous, ne lâchait presque jamais notre collègue Guerengounza. Il lui avait même trouvé un deuxième sobriquet : Bagaza sans complication. Et pour le justifier Yamodo disait à tous, que si ce pêcheur TDVV (Tout Droit Venu du Village), était né en pays Mandja, ses parents lui auraient sans doute donné ce nom  à cause de ses traits de caractère.

Mais figurez-vous bien, notre collègue Guerengounza, était plutôt né dans le village de Ndoro-Mboli, sur les bords du fleuve Ouham. Ses grands-parents et parents, de la lignée des grands pêcheurs yakoma, font partie de ceux qui avaient émigré naguère par centaine, de leurs lointaines terres d’origine – Basse-Kotto, Mbomou et Haut-Mbomou -, vers Bossangoa, attirés qu’ils étaient, par les eaux très poissonneuses de cette région. En effet, la pratique de la pêche y était très aisée, ce qui poussa les premiers yakoma arrivés, ainsi que tous ceux qui les avaient suivis, à s’installer sur ces terres de Bossangoa avec armes et bagages. De plus, ils furent si bien accueillis qu’ils se sont finalement bien sentis et intégrés comme chez eux. Ils se disaient toujours « séssé kwè séssé » – chaque morceau de terre appartient à la terre -, pour signifier par-là que partout où il fait bon vivre, l’homme doit pouvoir y passer sa vie et même y mourir. C’est ce qui explique que beaucoup de yakoma des générations 40-60, sont nés dans ces villages de la préfecture de l’Ouham et des environs. Ceux-ci parlent tous gbaya sans accent – ou plutôt avec tout l’accent -, c’est-à-dire aussi correctement sinon mieux que les dialectes de leur parents.

Ceci dit, c’est encore notre cher Yamodo, qui un jour, dans ses élucubrations humoristiques, pour se moquer des inséparables amis Guerengounza et Willybona, allaient nous expliquer comment, ces yakoma de Bossangoa , vont finir petit à petit, par repartir dans leur « patrie » qu’ils avaient « désertée » .

Le saviez-vous ou ne le saviez-vous peut-être pas, toujours est-il que – c’est connu -, les Gbaya comme les chats friands de poissons, détestent par contre l’eau et la nage – gbaya zoy ri na. Plus encore, quand la température de l’eau, descend un peu en dessous de la température du corps humain. Ils sont tout le contraire des yakoma, dont le mode de vie « aquatique », a conduit entre autres, à adopter et à considérer les « fonds marins », comme leur lieu d’aisance le plus idéal. Ce d’autant plus qu’il leur est ainsi plus facile, de faire appel à l’eau tout de suite pour se nettoyer, au lieu de s’embarrasser d’objets inadaptés susceptibles de laisser des éraflures, à cet endroit si sensible de la peau. Tout compte fait, cette gymnastique digne des amphibiens, n’est pas pour déplaire aux gros et bons mboto et kpètè, dont nous aimons si bien nous délecter à nous mordre les doigts sous la déclinaison « poisson braisé » des circuits ou nganda tel que « chez Mégé » au quartier Lakouanga, ou derrière les locaux de la « Radio Bangui » au Centre-ville.

Sacré Yamodo, savait user de toutes sortes d’appellations pour désigner Guerengounza : Sia, monnôn libènguè, ngbandoma et surtout zo ti sarango pourou na lè ti ngou, qui signifie « celui qui chie dans l’eau ». C’est de cette question « d’hygiène aquatique », d’après Yamodo, qu’allait naître les premières incompréhensions entre natifs Gbaya et Immigrés internes Yakoma. Car en effet, la proximité aidant, les enfants et les adultes gbayas et yakoma, avaient commencé à se retrouver ensemble tantôt à la rivière pour se baigner et faire la pêche, tantôt dans les champs pour cultiver, chasser, dresser des pièges. Tout se passa très bien pendant de longues années. Arriva alors une période, où l’on a commencé à recenser de plus en plus de malades d’onchocercose ou cécité des rivières, parmi les populations gbaya. Naturellement, ces derniers mirent immédiatement en cause et dénoncèrent le mécanisme de défécation fluviale des yakoma. Ces dernniers répliquèrent qu’il fallait aux gbaya apprendre à nager sans les yeux grands ouverts dans l’eau comme s’ils cherchaient un objet perdu. Ce qui a pour conséquence d’exposer les yeux aux microbes ou « vers » à l’origine de la cécité.

Tant bien que mal, les deux communautés reprirent leur chaleureuse cohabitation.

Mais « la goutte d’eau qui fit déborder les pestilences » d’après Yamodo, fut une banale histoire, qui eut l’heur cependant de pousser à bout de colère les yakoma, lesquels tellement excédés par les attaques, ont commencé à organiser leur retrait progressif des bords de l’Ouham.

Ainsi Yamodo nous avait-il conté l’histoire : « Par une après-midi de saison sèche, de nombreux yakoma, hommes, femmes et enfants, répartis en plusieurs équipes de pêche, s’étaient regroupés autour du grand cours d’eau de Bossangoa. Ils avaient décidé ce jour, d’utiliser la méthode dite de la « pêche par assèchement » ou « pêche à la digue ». Celle-ci consistait à construire à l’aide de la boue et des mottes de terre, un barrage circulaire autour d’un endroit de la rivière jugé particulièrement poissonneuse. Ensuite, il suffisait à l’équipe de pêcheurs, à l’aide des cuvettes et divers récipients, de faire passer les eaux du côté intérieur de la digue circulaire, au côté opposé, où le fleuve continuait à couler normalement. Cette opération devait aboutir à l’asséchement des surfaces choisies. Une fois parvenu à ce stade, il était alors facile de ramasser tous les poissons qui pataugent dans la mare boueuse, sans pouvoir s’échapper.

Et voici qu’un groupe de promeneurs gbaya, aux allures de redoutables guerriers et l’air visiblement très enchanté de ceux qui sortent des cases où le bilibili et le lokpoto ont dû couler, arriva sur les lieux. Et sans explication, ils déclenchèrent une effroyable bagarre contre les pêcheurs yakoma occupés à vider les eaux des barrages qu’ils venaient de construire. Ceux-ci tentèrent de se défendre. Au final, la gendarmerie alertée intervint, et l’on dénombra de part et d’autre, de nombreux blessés, légers et graves. Le procureur de la république fut aussitôt saisit.

Mais avant que ne se tint l’audience correctionnelle du tribunal de céans, le chef de village de Ndoro-Mboli, invita sous l’arbre à palabre les deux groupes protagonistes de cette affaire rocambolesque. Le premier à parler fut un intervenant yakoma qui, assez brièvement donna sa version des circonstances de la bagarre telle que décrites plus haut. La parole fut ensuite donnée, au gbaya désigné pour parler au nom de son groupe. Celui-ci hésita quelques minutes. A la fin il déclara en substance :

« Chef, ces yakoma, on ne peut plus leur faire confiance. Ils n’ont qu’à rentrer chez eux. Après nos terres, nos poissons et nos femmes, savez-vous ce que nous les avons surpris en train de faire chef ? Je jure chef, vous pouvez venir avec nous pour constater sur place. Les yakoma étaient en train de vouloir voler le fleuve Ouham chef. Nous les avons trouvés et vus de nos propres yeux : les yakoma étaient là, tous en train de vider les eaux de notre rivière si poissonneuse, les remplir dans des pirogues par dizaines ;  le convoi devait ensuite déverser toutes ces eaux chez eux..voilà le fond du problème chef.  ! »

L’assistance surprise et très interloquée, éclata aussitôt de rire comme un seul homme. Le chef ne put se retenir et laissa échapper « vraiment voler le fleuve Ouham pour le ramener dans le Mbomou ? Quelle histoire ça alors ? ». Il s’employa alors à expliquer aux uns et aux autres toute la stupidité autant que la gravité d’une telle provocation qui au passage, avait fait des victimes dont il fallait s’en occuper rapidement. Cependant, malgré tous les efforts déployés par le chef pour les maintenir à Ndoro-Mboli et dans les autres villages, le résultat de cette fâcheuse méprise fut, quelque mois plus tard, le retour organisé des yakoma à leur « bercail ».

Ces  fameuses histoires, je vous assure, il ne fallait pas voir et entendre sacré Yamodo, le grand clown nous les raconter en sango. Nous restions alors cloués tous au sol, pris par des accès de rire qui n’en finissaient plus. Mais lui, Yamodo ne se départait guère de son air de faux-sérieux. Pour enfoncer le clou il ajouta : « Je ne te comprends pas Guerengounza. Je te vois souvent en compagnie de Willybona, tous deux en train de parler gbaya. Mais sachez que les deux intervenants de l’époque de chez le chef,  étaient  en fait ton grand-père et le grand père de Willybona. Donc, méfie-toi de l’homme qui t’a chassé de Ndoro-Mboli, deh ! Tu es en tout cas prévenu. »

Très sincèrement, sacré Yamodo disait ces choses pour plaisanter. Et grâce à lui surtout, l’on pouvait se détendre au moins quelques minutes, le temps de s’échapper de l’atmosphère très studieuse de cet internat où il fallait en même temps que les cours, se soumettre à la discipline militaire en s’acquittant très sérieusement de toutes ses obligations.

Mais voilà qu’entre Guerengounza et Willybona, il allait se passer quelque chose qui faillit enlever définitivement à Yamodo le goût des pitreries…

…A suivre…

Guy José KOSSA
GJK – L’Élève Certifié
De l’École Primaire Tropicale
Et Indigène du Village Guitilitimô
Penseur Social

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