BURKINA FASO : MENTION TRES HONORABLE AVEC FELICITATIONS DU JURY

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Par Alain LAMESSI

Tout comme il y a de brillantissimes étudiants avec des résultats exceptionnels avoisinant toujours la perfection et qui font la fierté des enseignants, parents et amis, il y a des peuples qui surmontent avec courage des épreuves multiformes que leur impose l’histoire avec d’autant plus de maestrias qu’ils font l’admiration des autres peuples. Avec une facilité déconcertante, le Burkina Faso vient de réussir un examen de passage au demeurant très difficile, imposé par un régime aux abois qui se voulait éternel. Après délibération, le jury peut décerner, au Burkina Faso, la mention très honorable avec félicitations du jury.

En effet, seulement trois jours de révolte populaire ont suffi à jeter définitivement dans la poubelle de l’histoire un régime vieux de vingt-sept ans, celui du tout-puissant président Blaise Compaoré. La leçon à retenir que nous savions déjà : c’est que c’est le peuple souverain qui est le vrai détenteur du pouvoir. Il peut le donner pour un temps toujours limité à qui il veut. Il peut surtout le retirer, dès qu’il veut à partir du moment où il ne trouve plus son compte.

Pour mieux comprendre ce parcours sans fautes du peuple burkinabè qui a abouti au changement salué par tous, il va nous falloir revenir en arrière pour jeter un coup d’œil certes furtif sur l’histoire de ce pays.

Une histoire tumultueuse

De la Haute-Volta au Burkina Faso, le chemin parcouru depuis l’indépendance par ce petit pays de l’Afrique de l’Ouest aura été douloureux sans jamais être rectiligne. Il aura surtout été émaillé par de nombreux coups d’État et une pléthore d’assassinats politiques. En effet, tout juste cinq années après l’accession à la souveraineté internationale, le président Maurice Yaméogo, le père de l’indépendance, a été destitué par un coup d’État militaire dirigé par le colonel Sangoulé Lamazana. À son tour, il fut évincé quatorze années plus tard, le 22 février 1980 par le colonel Saye Zerbo. Ce dernier ne restera au pouvoir que dix-huit mois avant d’être balayé par le commandant Médecin Jean-Baptiste Ouédraogo. Neuf mois plus tard, il fut évincé par le tout jeune et très charismatique Capitaine Thomas Sankara. Ce dernier fut assassiné, après seulement quatre années de règne, sur ordre de son ami intime et compagnon de la révolution. En un plus de cinquante années depuis l’indépendance, ce sont aux moins de dix régimes différents qui se sont succédé à la tête de l’État avec près de dix-neuf ans de règne militaire.

Cette succession de coups d’État a été souvent ponctuée par une violence exacerbée et le déni des droits humains traduits dans les faits par des solutions expéditives, des éliminations physiques, de nombreux assassinats politiques. Outre l’exécution emblématique du Capitaine Thomas Sankara et ses « douze apôtres », il y a celle de tous les compagnons de la révolution dont Jean Baptiste Lingany, Henri Zongo, Oumarou Clément, etc. Mais c’est l’assassinat du journaliste d’investigation Norbert Zongo qui sera considéré comme la goutte d’eau qui va faire déborder le vase.

De la dignité retrouvée avec le Capitaine Thomas Sankara

Il faut le dire : le Capitaine Thomas Sankara a joué un rôle inestimable dans l’éveil de la conscience de la jeunesse burkinabè et au-delà de la jeunesse africaine. Chantre de la révolution nationale démocratique et populaire, par des mots simples et des actes forts, il a su redonner confiance aux anciens voltaïques jusque-là considérés comme de simples mains-d’œuvre bon marché pour les plantations de la Côte d’Ivoire voisine.

Alors que bon nombre de dirigeants africains veulent aujourd’hui s’éterniser au pouvoir en modifiant la constitution, ce tribun hors pair n’aura dirigé le pays que pendant quatre années. Cette courte période aura largement suffi pour remettre un peuple debout, lui redonner la fierté de son identité et lui faire prendre conscience que lui seul est maître de son destin. Quatre années ont suffi pour marquer la rupture avec le passé colonial et impulser un nouveau départ avec des éléments suivants : changement de nom du pays, de la devise, de l’hymne national et des armoiries, mise en place des comités de la défense de la révolution, instauration d’une politique économique nationaliste et progressiste fondée sur la rigueur et la transparence, campagne contre la mendicité et la prostitution, promotion de sport de masse et port du Faso dan Fani avec pour mots d’ordre « consommer burkinabè et produire ce qu’on consomme ». Quatre années seulement ont permis au Capitaine Thomas Sankara de rentrer définitivement, et par la grande porte, dans l’histoire mais également dans le cœur de la jeunesse africaine.

Les éléments d’un changement de régime réussi

Il n’est sans doute pas exagéré de soutenir que l’insurrection populaire du mois d’octobre dernier qui a fini par emporter le régime du président Blaise Compaoré soit un fruit mûr poussé sur l’arbre dont les graines ont été semées par les idées Capitaine Thomas Sankara. Comme quoi il faut parfois du temps pour que certaines idées arrivent à maturité afin de produire des fruits.

Cette insurrection est également la réplique amplifiée de nombreux soubresauts alimentés par des tensions sociales et politiques multiformes dont le point de départ se situe à la mort brutale du Capitaine Thomas Sankara. La révolte de la faim du 25 février 2008 qui s’est soldée par des destructions des édifices publics, des incendies des boutiques et nombreux pillages a laissé des traces. Il en a de même pour la révolte des étudiants du 22 février 2011 qui s’est amplifiée et répandue sur tout le territoire avant de se transformer en de multiples mutineries au sein de l’armée y compris au sein même de la garde présidentielle.

Au-delà de tous ces éléments objectifs, la dimension subjective et psychologique doit être soulignée à grands traits. La maturité dont a fait preuve le peuple burkinabè saute aux yeux d’emblée. Des militaires responsables, une classe politique qui a su dépasser ses intérêts catégoriels et personnels, des chefs traditionnels clairvoyants, une société civile exemplaire ont mutualisé leurs efforts pour impulser une direction à leur pays et donner une forme et un contenu à la transition sans jamais tolérer les injonctions intempestives d’une Union africaine déphasée ni autoriser une intrusion intempestive de la CEDEAO timorée, dans leurs affaires intérieures. Lorsqu’à la fin de la révolte et dans un élan civique admirable, les jeunes Burkinabè sont descendus dans la rue, balais à la main, pour nettoyer les débris causés par les effets de la marche, ils ont tout simplement été fidèles à la réputation d’hommes intègres, travailleurs et disciplinés qui leur colle à la peau.

Pour ne pas conclure

La nature n’a pas toujours été généreuse à l’ancienne république de la Haute-Volta. De dures conditions imposées par un environnement sahélien hostile ont largement contribué à forger le caractère d’un peuple courageux et brave. Fiers de leur identité, pour rien au monde les étalons de Yénénga n’auraient confié leur destin collectif à qui que ce soit, fussent-ils des amis. Jaloux de leur histoire, ils sont maîtres de leur avenir et veulent le rester.

Trois jours de révolte populaire initiée par une jeunesse déterminée et qui n’a rien à perdre, encadrée et soutenue par la société civile, coordonnée par les partis politiques avec la neutralité bienveillante de l’armée ont eu raison du baobab qu’était devenu au fil des ans le régime de Blaise Compaoré après vingt-sept de règne. Il est encore trop tôt pour faire un bilan même provisoire de ce qui vient de se passer. Néanmoins, nous pouvons d’ores et déjà constater qu’en toute responsabilité le Burkina Faso vient de tourner une page de son histoire. Il vient d’adopter avec lucidité le principe d’une transition apaisée, inclusive et parfaitement maîtrisée. Conçue, adoptée et mise en œuvre par des Burkinabè pour des Burkinabè, cette transition se déroule sans la moindre anicroche. Pourvu que ça dure ! Il est fort probable qu’à l’issue de celle-ci, le « pays des hommes intègres » fasse un saut qualitatif en avant avec des élections libres, transparentes et démocratiques. N’est-ce pas là une victoire posthume du Président Capitaine Thomas Sankara ?

Alain LAMESSI

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