LES ENSEIGNEMENTS DE L’UNIVERSITÉ POPULAIRE DE GUITILITIMÔ (UPG) N°1 : AU COMMENCEMENT ÉTAIT L’ÉDUCATION

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Après d’interminables mois passés en forêt, contraints à se terrer ainsi, par crainte des exactions et autres représailles, commis à leur encontre par des Sélékas et Antiballes-à-Ka, les habitants de Guitlitimô, s’étaient finalement résolus de quitter leur campement de fortune. Dans l’ensemble, ils étaient déterminés, prêts à s’engager pour n’importe quelle activité, pourvu que celle-ci, leur permette à la fois, de vivre et de contribuer à la reconstruction de leur village entièrement détruit. Aussi, en même temps que la vie reprenait petit à petit son cours normal, l’Université Populaire de Guittilitimô (UPG), avait entretemps rouvert son amphithéâtre du grand hangar, où les étudiants, – tous les villageois sans distinction d’ethnie, de sexe, d’âge ou de religion – viennent à nouveau en nombre et régulièrement, pour suivre avec dévouement, les enseignements du patriarche vieux Mbi-na-ala-Midowa, ainsi que ceux de Guimowara-le-savant, l’intellectuel et ancien ministre qui, après des mois passés naguère en prison, avait décidé de revenir s’installer définitivement dans sa petite commune natale, où il a eu l’idée de créer cette institution villageoise originale dénommée : Université Populaire de Guittilitimô ou UPG.

Pour ce jour particulier, en ce début de nuit à Guitilitimô extraordinairement éclairé par un ciel étoilé, où siège majestueusement dame lune, les villageois semblent ne pas être pressés de terminer leur dîner. En effet, dans la plupart des familles ayant pris part hier à la journée dite de la « petite chasse », les femmes ont dû cuisiner les mets exceptionnels d’écureuil ou de rats de brousse boucanés, servis avec une sauce à base de sésame, le tout accompagné de l’incontournable boule chaude de manioc. Malgré ce petit retard qui s’explique, les étudiants ne tardèrent point à prendre place dans leur grand amphithéâtre. Et sans plus attendre, Bêka le pygmée, après avoir requis le silence, entreprit de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis plusieurs jours :

« Kotara na Baba kètè », grand père et oncle, ainsi appelait-on affectueusement Mbi-na-ala- Midowa et Guimowara-le-savant, pourriez-vous, nous expliquer clairement, à nous tous, à moi et à mes frères et sœurs ici présents, les origines du mal centrafricain. Comment et pourquoi, du jour au lendemain, des personnes qui jusque-là, vivaient ensemble, jouaient, marchaient et mangeaient ensemble, comment et pourquoi donc, se sont-ils mis brusquement à se détester, à s’injurier, et surtout à s’acharner les uns sur les autres, comme des fauves sur leurs proies, et à s’entretuer aussi cruellement que ne peuvent l’être des animaux  sauvages ». « Toute chose sur cette terre, renchérit un villageois, a une explication et un sens. Cette crise que nous vivons doit avoir une raison ». « Quant à moi, je crains pour nos enfants. Que l’acte de tuer paraisse aujourd’hui aussi banal que le fait de dire bonjour, m’inquiète profondément », conclut un autre villageois, apparemment très en colère.

Ayant pris la parole, Vieux  Mbi-na-ala- Midowa, de sa voix monocorde, se mit à donner aux villageois les réponses suivantes qui constituent son enseignement du jour:

« Si tu regardes ton enfant, tu verras ses questions avant de les entendre. Et chaque jour qui passe, je vous entends en vous regardant. Chers enfants, je voudrais avant tout vous dire à chacun, qu’il ne faut pas se tromper sur les causes de ses malheurs. Si tu fais une chute, ne regarde pas l’endroit où tu es tombé, mais plutôt où tu t’es cogné. Mais très souvent, quand l’antilope naine a mangé des arachides, on dit que c’est le chacal qui le lui a appris ; on rejette facilement ses fautes sur le dos des autres. Mais souvenez-vous que si quelqu’un a allumé le feu dans la brousse, il ne doit pas s’étonner que les éperviers viennent. Aujourd’hui, on ne voit mieux certaines choses qu’avec des yeux qui ont pleuré. Cependant, dites-vous aussi bien, qu’on n’est pas orphelin d’avoir perdu père et mère, mais d’avoir perdu l’espoir. Seules les leçons apprises dans la douleur ne s’oublient jamais. Certes, on entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse. Aussi, si tu sors de la forêt en même temps que le buffle, sache monter à l’arbre. Et si tu ne sais pas où tu vas, retourne d’où tu viens. Vous me demandez d’où vient la crise et toutes ses conséquences? Alors laissez-moi vous répondre : la crise vient de chacune de nos maisons. Et laissez-moi vous expliquer comment tout commence: Hier, j’étais allé rendre visite à une famille du village voisin. Quelques minutes après, arriva le frère aîné du chef de maison qui, à peine assis, interpella un enfant en ces mots : « eh toi, viens ici avec ta grosse et vilaine tête. Où es parti ton vagabond de père? » et  il enchaîna « cours vite, avec tes maigres jambes d’antilope m’acheter des cigarettes ». L’enfant une fois de retour son oncle lui recommande de lui  servir à boire en disant, « eh toi fainéant apporte-moi de l’eau  à boire, sale garçon ».  Au moment de partir, il cria encore une fois de plus belle, « hé toi là qui t’a mis au monde, on dirait un monstre! Viens ici avec ton gros ventre; tu diras à ton géniteur aussi ingrat que sa femme, que je suis passé le manquer;  hein tu as compris? Avec tes oreilles de lapin et tes vilaines dents jaunes, espèce de macaque que tu es ! ». Dites-vous bien, un enfant qui grandit dans une ambiance où la moindre phrase est ponctuée d’injures, trouvera lui aussi que l’injure est le mode d’expression le plus normal qui soit. Il en est de même pour l’enfant à qui l’on apprend chaque jour ceci : gare à toi de te laisser dominer par un enfant comme toi. S’il advient que quelqu’un de ton âge, ou même quelqu’un d’un peu plus grand te frappe, poursuit le jusqu’à chez ses parents et rend lui coup pour coup. Prend un bâton et frappe le aussi, ou jette lui des pierres. Ne te laisse jamais dominer par qui veut se montrer plus fort. Sois toujours le plus téméraire. Un tel enfant, quand entendra-t-il les mots tel que pardon, excuse-moi, ou je n’aime pas les provocations ? Quand comprendra-t-il ce que les mots amour et non-violence veulent dire ? Sachez enfin qu’il faut un village pour éduquer un enfant, et qu’un enfant qu’on éduque, c’est un homme qu’on gagne. Montrons à nos enfants de bonnes habitudes, et donnons-leur de bons conseils. Le vieux doit prêter l’oreille au jeune, le jeune au vieux ».

Sur ce, un des étudiants apparemment bien inspiré, posa la question suivante : « mais quand est-ce que le vieux doit prêter l’oreille au jeune, le jeune au vieux ?».

Ce fut alors au tour de Guimôwara -le-savant, de prendre la parole et de répondre assez brièvement :

« Chers fils et filles de Guitilitimô, la question qui vient d’être posée, rejoint ce que l’on appelle l’éducation. Il s’agit, pour faire simple, d’apprendre la sagesse à l’enfant appelé à devenir plus tard un adulte et un vieux. Autrement dit, il faut apprendre à l’enfant, les bonnes façons de se conduire dans la vie. Un jour, il y’a très longtemps, dans le pays des blancs colonisateurs, quelqu’un a posé cette question au grand roi appelé Napoléon 1er : Quand faut-il commencer l’éducation d’un enfant ? Et le roi a répondu « vingt ans, avant sa naissance, par l’éducation de sa mère ». Quant à moi, je dirais simplement, il n’est jamais tard pour bien faire. Commençons dès aujourd’hui, maintenant, tout de suite à éduquer nos enfants, c’est-à-dire à leur apprendre à dire bonjour, merci, pardon, qu’est-ce que je peux faire pour vous, etc…, ceci ne coûte absolument aucun sou, mais cela peut produire plus que de l’argent. Notre Père-Fondateur Boganda disait : « l’éducation, c’est la préparation d’un être mineur, à sa vie d’adulte. Elle consiste à donner au futur citoyen la notion de ses droits et des droits des autres, de ses obligations envers lui-même, envers ses semblables, envers la collectivité, envers la patrie. L’éducation n’est pas un but mais un moyen, une préparation, pour affronter le but qui est la vie. Le jeune homme émancipé, je dirai l’homme tout court, quand il a été bien éduqué, il adore ses parents et devient l’ami et le confident de ses anciens maîtres ».

Je ne saurais  vous dire mieux », conclut Guimôwara -le-savant.

« Pardon Baba-kètè, intervint  le jeune Kparakongo. Si je comprends bien, le problème de l’éducation ne regarde donc pas l’école, et il ne faut donc pas apprendre à parler forcément français ? ».

« Laisse-nous Kparakongo avec ton histoire d’école-là ! interrompit une jeune villageoise. Mon feu père disait souvent de mon frère resté en France : lo inga mbeti na ndo ti saleté. Si on voit bien, n’est-ce pas que ce sont les gens instruits, avec leurs gros diplômes qui nous ont amené la «merde » et cette guerre où l’on tue comme des animaux sauvages ? Qu’ont-ils donc appris de mieux dans leur école ? »

« Pour être un homme chez nous, reprit un villageois aux tempes grisonnantes, nos ancêtres avaient institué le gandja qui est l’épreuve d’initiation pendant laquelle on apprend à l’enfant, à se conduire en adulte et en digne fils de sa famille et de son village. Je crois au plus profond de mon cœur, que les Centrafricains périssent faute de connaissance. La vraie connaissance est celle qui consiste à savoir d’où l’on vient si l’on veut maîtriser où l’on souhaite arriver. Il nous faut revenir, remettre à jour, toutes les valeurs positives, tout ce qu’il y’a de bon dans nos cultures et traditions. Nous saurons ainsi éviter, que l’on nous trompe éternellement ; ou que sans cesse, nous-mêmes nous nous trompons en nous prenant pour autrui ».

Ainsi, l’amphithéâtre de l’UPG, va s’animer pendant des heures durant. En tout cas, aussi longtemps que les villageois auront des choses à se dire entre eux, ils resteront-là à échanger leurs idées. Ceux qui ont compris les enseignements du jour, se mettront à expliquer aux autres qui n’ont pas tout saisi. A la fin, chacun ira rejoindre sa case, et dormir moins bête et plus cultivé que la veille, en se promettant toujours de faire de son mieux au réveil.

GJK – L’Élève Certifié
De l’École Primaire Tropicale
Et Indigène du Village Guitilitimô
Penseur Social

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