UNE HISTOIRE DE : TÉLÉGRAMME D’AUTREFOIS – TÉLÉGRAMME DE MALHEUR?

@Lesplumes 29 octobre 2016 0
UNE HISTOIRE DE : TÉLÉGRAMME D’AUTREFOIS – TÉLÉGRAMME DE MALHEUR?

Par GJK

À l’heure des SMS et des mails d’aujourd’hui, il est apparemment difficile, de se souvenir encore, des outils d’antan, ceux qui servaient chez nous, de moyens les plus rapides de communiquer et de transmettre des messages. Surtout entre Bangui la capitale et les villages lointains.

L’internet et le téléphone portable, il est incontestable – et c’est tant mieux – ont profondément révolutionné et connecté le monde. Les individus, les familles et les groupes sociaux se sentent de nos jours si rapprochés, qu’ils ont même l’impression de vivre dans le même pays, la même ville, le même quartier, voire la même maison.

Et on oublie finalement, qu’il n’en a pas toujours été ainsi !

Vous souvenez – vous seulement -, il n y’a pas encore une paire de dizaines d’années révolues -, que par exemple, la nouvelle du décès d’un parent, survenu dans les bleds de Ndomété ou Ngalé à Kaga-Bandoro, Zéré à Bossangoa, Tondomazoma à Ouango-Bangassou, ou Gbagra -village Yétomane à Ippy, mettait un mois sinon plus pour parvenir à Bangui ?

Tout simplement parce qu’à l’époque, s’ils n’avaient pas les moyens de faire un télégramme rapide ou de passer par le service de message radio de la gendarmerie ou de la police, les parents du défunt, étaient obligés d’utiliser le traditionnel courrier-lettre avec ou sans enveloppe, remis à un transporteur du coin ou à son apprenti, qui quelque soit l’urgence, pouvait se permettre de prendre tout son temps, s’il n’avait pas égaré la très précieuse missive. Aussi, quand le messager « indélicat » se décidait enfin d’aller trouver les destinataires sans adresse précise et habitant dans les dédales des quartiers périphériques, boueux et souvent très éloignés du centre-ville de Bangui, quatre à huit semaines, s’étaient déjà écoulées dans le meilleur des cas.

Et dire que dans ces temps de jadis, la mort d’une personne, avait pour ainsi dire encore de la valeur. Tout individu mort autrefois, c’était une affaire sérieuse, un événement malheureux, très douloureux et profondément bouleversant non seulement pour la famille éplorée mais les voisins, le quartier et plus encore ! Mourir autrefois, ce n’était pas, comme en ces jours maudits que nous vivons, une histoire de chaque jour, où à tout moment, des personnes sont brûlées ici, égorgées là, tuées par balles partout, ou encore assassinées en plein jour par ceux qui ont en principe pour mission de les protéger. Aujourd’hui, des cadavres jonchent en permanence l’ensemble du territoire de la République, et obligent les Centrafricains aux âmes rendues insensibles, de continuer leur route dans l’indifférence, et en foulant aux pieds leurs propres parents ou compatriotes morts. En attendant d’être eux-mêmes à leur tout, réduits tôt ou tard, dans le même état biodégradable.

Quel degré d’inhumanité a-t-on atteint dans ce pays de m…!

De nos jours, le plus vieux service de communication rapide, le fameux télégramme, a perdu tout son charme et même totalement disparu.

Et pourtant, lisez ceci !

MAMAN MALADE. STOP. IMPOSSIBLE VENIR. STOP. LETTRE SUIT. STOP. GJK.

Ainsi tout était dit, bien dit et écrit, contrairement à vos SMS rédigés dans un style si bizarre, que l’on croirait lire du tamoul, du chinois ou une langue venu des enfers. À plus forte raison les comprendre et maîtriser.

Au fait, le saviez-vous ? Savez-vous seulement, jeunes gens de la génération Iphone et SMS, savez-vous réellement ce que c’est que le télégramme? Et vous donc, chers amis vieux briscards au cuir épais, vous en souvenez-vous?

Le télégramme était un message télégraphié, autrefois utilisé comme le moyen de communication plus rapide que les autres. L’expéditeur rédigeait son message sur un formulaire spécial et l’apportait au bureau de poste. Le message et l’adresse étaient ensuite acheminés par le télégraphe jusqu’au bureau de poste le plus proche du domicile du destinataire où il était retranscrit à la main et acheminé jusqu’au domicile final par porteur à vélo, le petit télégraphiste. Son prix étant élevé, il était facturé au mot, l’expéditeur faisait donc l’effort d’utiliser un style concis à l’extrême en ne conservant que les mots essentiels. Il a donné son nom au style télégraphique. En usage privé, on n’y recourait rarement pour des nouvelles heureuses : mariage, naissance, bonne santé. En général, le télégramme c’était toujours pour annoncer des mauvaises nouvelles : maladies, accidents, décès.

Mais le télégramme… ! Ah cher télégramme… ! Le fameux télégramme savait jouer quand même des sales tours aux gens et aux familles !

Tenez !

Il fut un temps, à l’époque où Papa Alphonse, mon père – paix à son âme –, dont le contact était plus connu parce qu’il travaillait, n’a cessé de recevoir des télégrammes, directement adressés à lui-même, ou à ses autres frères – au sens centrafricain – et autres membres de la famille sous son couvert. Ce qui revenait d’ailleurs au même, puisque c’était la même grande famille, et ce qui concernait l’un des membres du « clan », devenait l’affaire de l’autre et de tous. Et donc, tous ces télégrammes pendant un moment, c’était Papa Alphonse qui les recevait. Cependant, les uns autant que les autres, tous, c’était uniquement pour annoncer des cas de maladies ou de décès des parents vivant dans les bleds reculés de Sépéla, Tondomanzoma, Sayo-Niakari, Voungba-Balifondo, Zangandou,     Gambo, Sindo, Ngandou Ngbandinga, kengba, Ndolondo, Toki etc.. Et souvent, quand dans le meilleur des cas, il était question de maladie, dites-vous bien, que le malade avait déjà atteint son point de non guérison et était donc plus proche de sa fin de vie. Systématiquement, un second télégramme suivait toujours dans ces cas, pour confirmer le décès.

Et voilà qu’un jour, un télégramme adressé à mon père, allait suivre un télégramme précédent qui annonçait l’état de santé très préoccupant de mon oncle Yongo-lo son cadet. Le télégraphiste connu de ce temps, nommé Tokati-kwa, qui connaissait bien mon père et son lieu de travail pour lui avoir maintes fois porter ses courriers, avait ce jour, on ne sait pour quelle raison, préféré venir directement à la maison remettre le télégramme de mon père, à Mama Kota Mado, ma mère – paix à son âme –, entretemps très affairée à la cuisine et à s’occuper d’autres petits travaux domestiques. Aux seuls mots de « voici un télégramme » pour ton mari, le télégraphiste Tokati-kwa toujours très pressé, s’en était  retourné sans plus tarder à ses courses. Du coup, ma mère, ma mère eut l’air assombri.  Et ne pouvant pas lire le contenu de ce télégramme qui ne lui était pas directement destiné d’une part, et d’autre part, parce qu’elle était analphabète, elle courut instinctivement, cacher ce télégramme de malheur dans un endroit discret. Par la suite, elle se dépêcha, larmes aux yeux, de finir sa cuisine et de tout nettoyer, ainsi que d’arranger parfaitement la maison.

Quand Papa Alphonse arriva le soir, il trouva que tout était plus propre et plus net  que d’ordinaire à son domicile. La joie au cœur et les sourires aux lèvres, elle taquina Mama Kota Mado, et lui promit un pagne wax pour la fin du mois à venir, si tous les jours étaient comme ce jour. Mama Kota Mado de son côté, sourit simplement en disant à son mari, qu’elle savait ce que promesses voulaient, en ajoutant, que si elle avait un magasin de vente des « promesses reçues » elle serait la femme la plus riche du monde. Aussi, Mama Kota Mado continuait, tout en causant à s’occuper de Papa Alphonse avec un dévouement et une disponibilité presque hors du commun. Le seau d’eau pour se laver comme d’habitude était déjà dans la petite cabane construite avec de vielles tôles derrière la maison et servant de douche commune à la famille et à certains voisins. Dès que Papa Alphonse, se fut laver, Mama Kota Mado, lui servit son repas et son verre de vin Nabao ou CDB. Elle l’encouragea à force de petites histoires agréables, à manger et à finir tout son plat, avant d’entamer son « dessert » de cigarette « Brazza bleu ».

Entretemps, ma mère qui les avait déjà informés du télégramme de malheur annonçant pour elle, le décès de mon oncle Yongo-lo, envoya chercher discrètement tous les parents qui habitaient non loin. Ces derniers arrivèrent presque tous en même temps, de telle sorte que la maison se fut remplie soudainement, au point qu’on était obligé de s’asseoir par terre. Papa Alphonse n’eut même pas le temps d’exprimer sa surprise et de poser des questions, que ma mère déclencha des pleurs et des cris de malheur et de plainte, cris que l’assemblée de femmes amplifia en cœur, avant que les enfants que nous étions, ne joignîmes nos petites voix à celles de toutes ces pleureuses « professionnelles ». Cela dura ainsi près d’une heure et devait se poursuivre et recommencer chaque fois qu’un nouvel arrivant rejoignait le groupe qui grossissait.

Or le télégraphiste Tokati-kwa habitait non loin. Il perçut le vacarme et se dépêcha d’arriver sur les lieux sans manquer d’attirer des regards à la limite réprobateurs, comme s’il était « l’assassin national». Et quand il le put, il fit sortir discrètement mon père, pour s’enquérir de ce qu’il s’était passé. Papa Alphonse à son tour, se contenta de remercier le télégraphiste, pour le télégramme de malheur qu’il avaitbien voulu remettre à Mama Kota Mado qui lui a annoncé le décès de Yongo-lo son frère malade.

Surpris, le télégraphiste Tokati-kwà, ne comprenait rien à rien. Il eut juste le courage de demander à Papa Alphonse s’il avait lui-même lu ce télégramme de malheur. Il répondit que non c’était pas la peine. Tokati-kwà insista. Alors Papa Alphonse fit signe à Mama Kota Mado qui arriva, et détacha du bout de son pagne, le télégramme encore bien en place et le remis à mon père qui l’ouvrit et lu ceci :

« STOP- 15000 FCFA POUR TOI – STOP – VOIR EDOUARD- STOP- TON NEVEU JEAN ».

Mon père comprit de suite le «quiproquo», expliqua gentiment à ma mère, qui ne le prit pas mal non plus. Mais maintenant, comment le dire à tout ce monde qui ne cessait d’arriver de partout ?

Papa Alphonse eut alors une inspiration lumineuse. Il demanda et obtenu de tous le silence. Ensuite, il se mit à expliquer, que Tokati-kwa, venait d’apporter un télégramme de bonne nouvelle. Il ajouta  «  pour une fois depuis des dizaines d’années que je le connaît ». Ce qui fit sourire toute la foule. Il poursuivit ainsi: « Mon frère que l’on croyait décédé, était en fait entré dans un coma profond. Il vient, gloire à Dieu, d’ouvrir les yeux. L’infirmier dit même qu’il parle et commence à manger ».

Aussitôt, tous ceux qui étaient venus, laissèrent échapper un bourdonnement de soulagement. Chacun bénit le Seigneur, et toute la maison se transforma immédiatement en un spectacle ouvert de causeries sur tous les sujets.

Mais tout cela à quel prix ? Mon père fut obligé de payer – surtout pressé par tous ces « vautours » et ivrognes toujours présents en pareille circonstance -, des bouteilles de Nguessengué, de vin et de Soda pour environ 2000 FCFA. Avant même d’aller récupérer chez Édouard, ce qui était annoncé par le fameux télégramme, c’est-à-dire les 1500o FCFA, une très grosse somme à l’époque.

Ainsi, au lieu d’une place mortuaire, on eut droit à une nuit de ripailles et de fête improvisée grâce au télégramme de malheur

Mais tenez-vous bien !

Quand la mort se met en tête de vous régler votre compte, il finit toujours par vous avoir d’une manière ou d’une autre. Oncle Yongo-lo, le même frère à Papa Alphonse, alors qu’il était entretemps entièrement guéri et avait repris la pêche, la chasse et les travaux de ses champs, allait, six mois après seulement, être victime d’un grave accident de route dans le car Manga. Il quittait Tondomazoma pour Bangui et où mon père lui avait demander de venir se soigner avant de repartir au village. Yongo-lo succomba à ses blessures et mourut. Vraiment et définitivement.

Le télégramme arriva, toujours porté par Tokati-kwa le télégraphiste « annociateur de malheur» malgré lui. Il ne le remit pas à Mama Kota Mado cette fois-ci, mais sur son lieu de travail, à Papa Alphonse qui piqua une crise, s’évanouit, et faillit lui-même passer de vie à trépas ce même jour.

Ah cher télégramme !

Malgré tout, autrefois tu nous rendais d’énormes services. Hier tu fut  malmené par le télex, le fax et minitel. Aujourd’hui, te voilà mort à jamais. À cause de l’internet, mais surtout, de la généralisation du téléphone portable et ses fameux SMS !

Quant à moi, cher télégramme, je me souviendrai toujours de toi à cause des tours joués à Mama Kota Mado, ma mère – paix à son âme -, ainsi qu’à Papa Alphonse, mon père – paix à son âme -, mes chers parents à qui je ne manque jamais de penser, les yeux remplis de larmes, chaque fois qu’il m’arrive d’écrire ces histoires qui ont jalonné mon existence, si courte mais déjà si « longue » et riche de vécus.

GJK-Guy José KOSSA
L’Élève Certifié du Village Guitilitimö 

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