TOUTES CES LARMES

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Par GJK
L’Élève Certifié du village

Bienvenu Opéré et Viviane. Deux petits miraculés de l’attaque criminelle du village Kouâkembi. Deux bambins qui auront vu leurs parents blessés, souffrir avant de mourir sous leurs yeux à peine ouverts au monde. Deux âmes sensibles et fragiles. Même pas une saison de vie. Même pas le temps de savourer la douceur du lait maternel. Même pas le bonheur de recevoir et sentir sur leurs joues tendres, la chaleur d’un baiser paternel. Même pas la chance d’apprendre à dire « papa je t’aime, maman embrasse-moi ». Aussitôt arrivés sur terre, et déjà amputés de leurs deux plus sûrs protecteurs et guides naturels. Bienvenu Opéré et Viviane, orphelins à jamais.

Mourir est décidément une fatalité. Bien plus, un mystère. Qui peut s’y soustraire ? Qui peut prédire avec exactitude, où, quand, comment, pourquoi, dans quelles conditions et dans quelles circonstances précises, il rendra son dernier souffle de vie ? Qui est capable de parler de ce qui se passera après sa mort ? Pourtant, parce qu’il vit, tout homme se sait en même temps condamné à mort par la vie. Né pour vivre. Vivre pour mourir. Mourir et ne plus revenir. Le définitif adieu.

Mais Bienvenu Opéré et Viviane, qu’ont-ils fait à ce monde imbécile d’adultes pris de folie et avides de sang humain, pour être livrés si prématurément à la cruauté du sort?

Vivre est définitivement un don sacré. Aucun être humain n’est suffisamment indigne pour ne pas le mériter. La vie est un combat. Personne n’est assez impuissant pour ne pas s’y confronter. Vivre est une épreuve. Aucun individu ne peut échouer si une seule personne croit à sa réussite.

Mais que reste -t -il dans l’esprit d’un bébé qui n’a jamais vu un cadavre avant, et qui découvre la mort, avec la mort de ses propres parents fauchés sous ses yeux innocents de nourrisson ? Peut-être pense-t-il, « papa et maman font dodo », et donc, qu’ils finiront bien par se réveiller ?

Et quand bien même papa et maman ne se sont plus jamais manifestés pour lui donner à manger, le laver, le cajoler et lui chanter des berceuses, l’enfant continuera-t-il peut-être pour le reste de sa vie, à s’imaginer que ses parents jouent à cache -cache entre adultes, et qu’ils se décideront un jour de venir le chercher ? Misère insondable du trouble traumatique infantile !

Les futurs parents adoptifs de Bienvenu Opéré et Viviane, réussiront-ils vraiment à combler pleinement le vide affectif sans doute déjà ressenti par les jeunes orphelins, et certainement enregistré par l’omnivore mécanisme d’un subconscient qui avance sans jamais faire de tri entre les flots d’informations reçues de l’extérieur comme de l’intérieur ?

Deodate et Benoîte, de retour du village Kouâkemebi 48 heures avant, devaient en tout cas reprendre leur avion le vendredi comme prévu et rentrer à Paris. Il leur fallait obligatoirement se présenter au boulot dès le lundi suivant. Mais comment trouver en quelques heures, les actes de naissance et passeports, et ensuite tenter de faire délivrer à Bienvenu Opéré et Viviane les fameux visas d’entrée parcimonieusement distribués par l’ambassade de France à Bangui ? Un véritable casse-tête auquel le couple n’avait guère eu le temps d’y penser et ne pouvait en conséquence anticiper. Aussi, c’est plongé dans un profond désespoir et la plus totale inquiétude, que Deodate et Benoîte arrivèrent le cœur brisé sans « leurs » deux enfants, à La Ferté-Gaucher, commune paisible du département de Seine-et-Marne en région Île de France, lieu de résidence qu’ils avaient choisi peu de temps après leur mariage. Derrière eux, ils avaient laissé les deux orphelins tout en larmes et complètement si abattus, qu’ils n’en finissaient de se tourmenter. Ne comprenant rien à ce qui leur arrivait, ils se demandaient sans cesse ce qu’ils allaient devenir. Eux qui, quelques jours seulement auparavant, avaient retrouvé à la fois des parents et une grande joie de vivre, les voilà une fois de plus abandonnés par ces grandes personnes qui n’arrêtent pas de jouer à leur cache-cache entre adultes, d’où ils ne sortent jamais pour venir les chercher.

Qu’à cela ne tienne. Deodate et Benoîte avaient tenu à prendre quelques dispositions avant de partir. Aussi, la charge de suivre les formalités administratives de délivrance des actes de naissance, passeports et visas, fut confiée à un oncle de Déodate, fonctionnaire de Police apparemment haut placé au niveau de la hiérarchie. Et pour ce faire, au lieu de la somme de 200 000 FCFA, nécessaire aux frais de timbres fiscaux et autres « goro ou dessous de table » obligatoires pour « pousser » les dossiers, Déodate lui remit sur–le champ cinq billets de 200 euros. Soit plus de trois fois le montant que l’oncle lui-même avait calculé. Tout cela, c’était dans l’espoir de « motiver » le fonctionnaire de police. L’oncle très ému, jura en signant de son index droit, un grand signe de croix à son cou, geste pour prouver qu’il donnait ainsi sa parole et tiendrait son engagement et sa promesse, d’obtenir tous les documents de voyage dans un délai maximum de trois jours, avant de mettre les enfants sur le vol Air France du vendredi d’après. Le couple se montra rassuré. Mais au fond, il restait malgré tout inquiet. Aussi longtemps que l’avion transportant Bienvenu Opéré et Viviane n’aurait décollé à destination de Paris.

Les jours couraient à un rythme avancé, et le temps refusait de suspendre son vol. Trois mois s’écoulèrent bien vite. Puis quatre, quatre et demi, cinq, cinq et demi, et bientôt six mois. Toujours pas le moindre papier. L’oncle de Déodate, s’était entretemps métamorphosé. En une usine de fabrication d’ignobles fourberies et de production rapide de mensonges aussi gros que son nez . L’homme s’était mis en tête de « pomper » le maximum d ’argent à son neveu. Et à chaque discours trompeur, suivant un autre, mais toujours rien. Tantôt, il était en train de sortir du bureau du ministre qui venait d’augmenter le prix de sa signature pour les gens de la diaspora à tel montant. Tantôt c’est la septième maîtresse du même ministre qu’il fallait bien « graisser » pour la pousser à pousser son « mari ». Ce qui veut dire, pendant une semaine au moins veiller à garnir la table de son excellence, de divers mets exceptionnels, de liqueur et de bons vins rares. Tout ça pour quelqu’un qui n’arrivait chez cette maîtresse-là qu’une fois toutes les deux semaines. Au maximum. Une autre fois, l’oncle revenait de rencontrer le Cardinal qui avait accepté de s’occuper en personne de la catéchèse accélérée de Bienvenu Opéré et Viviane, leur baptême, communion, communion solennelle et confirmation. On avait besoin de tout ça sur leur carte de baptême à l’aéroport avant l’embarquement. Donc, il fallait penser à organiser une grande fête à laquelle l’oncle devait convier tous ses amis ministres, soit au moins la moitié des membres du gouvernement. Une autre fois encore, l’oncle fit comprendre à Déodate que pour préparer le terrain de l’obtention sans difficultés des visas français, il s’était personnellement chargé de fourguer entre les cuisses de l’ambassadeur de France, deux des petites sœurs à sa 4ème épouse. Mais avant cela, il a fallu assurer « la tôlerie et la peinture » de ces carrosseries humaines un peu déglinguées, les amener dans de grands milieux et hôtels etc. Un passage obligé et un exercice qui vaut son pesant d’or.

Deodate et Benoîte n’étaient pas dupes. Malgré tout, ils acceptaient de donner, de donner toujours plus, et de donner toutes les fois que l’oncle leur réclamait de l’argent ou des cadeaux. Dieu seul sait si l’oncle en abusait ! Son neveu était un « prince français plein aux as » qu’il disait à ses « doungourous », ces faux amis qui sont toujours là pour applaudir vos bêtises, vous pousser à la faute, et dès lors que le lait et le miel ne coulent plus à flot, ils s’en vont vous trahir, disparaissent pour aller dire du mal de vous, dans tous les « nganda ou buvettes » de tous les coins de la ville. Et c’est ce qui arriva à l’oncle, quand Déodate et Benoîte n’en pouvant plus, décidèrent finalement de fermer le robinet. C’était bien tard mais il fallait tout de même arrêter l’hémorragie.

Bienvenu Opéré et viviane restés à Bangui, avaient été confiés aux parents de Benoîte. Sollicités, le père et la mère de Déodate avaient sèchement refusé d’accueillir les orphelins de Kouâkêmbi dans leur petite maison, où l’on aurait dit que la nuit, les occupants dormaient à tour de rôle, à moins de s’entasser les uns sur les autres comme des sardines dans leur boîte. Tant ils étaient nombreux.

Déodate avait en plus de ses trois sœurs, cinq frères, de braves chômeurs tous encore à la charge de leurs vieux parents, avec chacun, au moins une femme et cinq enfants. Ils étaient vraiment féconds. Du côté de ses nombreuses tantes et cousines, ce sont toutes de vieilles filles sans mari fixe et mères d’une multitude d’enfants de différents pères inconnus. Elles s’étaient montrées impitoyables vis-à-vis de Déodate. Tout d’abord, elles ne voulaient rien, rien entendre, rien comprendre à cette « histoire d’adoption » à la française. Ensuite, elles s’étaient mises en tête de faire « chier » Benoîte qu’elles prirent vivement à partie, l’accusant de vivre au crochet de leur frère et fils qu’elle aurait réussi à envoûter. Qu’elle dilapidait tout l’argent de Deodate en habits de luxe, en bonne viande et surtout ces bons poulets fumés très chers dont elle se gaverait tous les jours. Crime suprême, elle prenait Air France pour venir à Bangui alors qu’il y’a plein de petits avions très moins chers, et arrivait avec en main pour sa belle-famille, rien que de vieux cartons remplis de « choisis », de chaussures usées et autres vieilleries qu’on ramasse partout dans les poubelles de France. Benoîte ignorait-elle seulement que tout le monde a « percé » ici à Bangui ? Malgré tout cela, au lieu de faire les enfants pour lesquels on l’avait doté et marié à la mairie de Paris, voici que cette ancienne « ndoumba » plus vieille que Deodate, n’avait jamais eu un seul jour de retard de ses menstrues et donc était incapable de pondre un œuf. À plus forte raison, mettre au monde de vrais enfants sortis du vrai sang de Déodate. Benoîte a vraiment un « ventre rempli de pierres et totalement cimenté avec du béton armé ». Une façon très méchante de se moquer de la stérilité de Benoîte. Aussi, pour tous les parents de Déodate, l’adoption de Bienvenu Opéré et viviane, ne serait à vrai dire, qu’un savant montage de Benoîte et ses propres parents. Ce sont ces derniers qui voulaient ainsi assurer « l’évolution et la réussite » des enfants issus de leur misérable famille grâce à l’argent et aux biens de Déodate. Et si adoption devait y avoir, pourquoi ce ne serait pas parmi ces enfants qui fourmillent au sein de la grande famille de leur fils Déodate ?

Cela dit, Déodate et Benoîte avaient pensé presque à tout, presque tout prévu et imaginé. Sauf que la trahison et leur malheur, proviendraient des membres de la famille de l’un ou de l’autre. Malheureusement. Expérience faite, le jeune couple se rendit vite à la triste et déprimante réalité. Leur pays avait très mal tourné. Les hommes, les femmes, les enfants, toutes les familles de Centrafrique, n’étaient plus que des boules incandescentes de misère, de colère, de jalousie et de haine, qu’un rien suffit pour embraser.

Que faire alors ? Déodate allait prendre une décision radicale. Mettre fin à toute forme d’aide et d’assistance à tous les membres de sa famille. Sauf cas d’urgence exceptionnelle, constatée et justifiée. Ensuite, à deux, ils avaient résolu de revenir à Bangui et y rester tout le temps qu’il leur faudra. Pourvu qu’ils arrivent à partir en France avec « leurs » deux orphelins. Tout cela devenait ainsi un grand projet onéreux certes, mais tant à faire, il fallait le faire. Ils se mirent à réfléchir à tous les moyens, à toutes les opportunités, en veillant naturellement que Bienvenu et opéré ne manquent de rien et soient bien entretenus. Ce qui était apparemment le cas, à entendre les enfants, avec qui Deodate et Benoîte s’entretiennent régulièrement au téléphone.

C’est pendant cette période, que leur parvint la lettre du vieux Sionitrèkouâ du village Kouâkembi.

« Mes très chers enfants,
Comme je vous l’avais promis de le faire si je n’étais pas mort entretemps, je vous écrit à présent cette lettre… » (à suivre)

GJK-Guy José KOSSA
L’Élève Certifié du village Guitilitimö

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